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La dégradation de Alfred Dreyfus en 1895

Une histoire personnelle de l’antisémitisme

3 min
À retrouver dans l'émission

C'est par la rencontre de la voisine d'un camarade de classe que j'ai pour la toute première fois fait l'expérience de l'antisémitisme. Ma seule connaissance des juifs se réduisait alors au film Au revoir les enfants, devant lequel ma famille avait beaucoup pleuré.

La dégradation de Alfred Dreyfus en 1895
La dégradation de Alfred Dreyfus en 1895 Crédits : Getty

La plus belle fille que j’avais jamais vue, en CM2, après le déménagement d’une Oriane aux cheveux blonds, s’appelait Benjamine et elle avait les cheveux noirs. C’était la voisine d’un de mes amis, mais quelque chose nous retenait toujours d’entrer complètement dans son cercle intime, et de jouer avec elle.

J’ai longtemps pensé que c’était sa beauté qui l’isolait de nous, ou le fait qu’elle était déjà en sixième. La réalité, plus décevante, tenait au fait qu’elle était juive, et que le père de mon ami préférait que nous ne nous mêlions pas trop. 

Tout ce que je savais des juifs, alors, c’était que les membres de ma famille qui étaient allés voir Au revoir les enfants, en 1987, avaient beaucoup pleuré. 

Je savais aussi, mais c’était une information un peu contradictoire, que la marraine de ma mère était juive, et qu’elle avait par miracle échappé au destin des enfants du film de Louis Malle. C’était la première fois que j’avais vu ma mère pleurer, en apprenant sa mort au téléphone, et c’était en tout cas cohérent avec ce qu’on m’avait raconté des réactions du public d’Au revoir les enfants

Je garde cependant un souvenir merveilleux de son enterrement, c’était à Montmorency, on avait échappé au cimetière, et on était resté à manger des cerises délicieuses sous un énorme cerisier — un cerisier qu’avait peut-être planté mon grand-père, employés ici après-guerre avec sa jeune épouse, ma grand-mère, comme jardinier et cuisinière. 

Je serais ainsi comme le petit fils de Céleste ou de Françoise, et là où la mémoire enfantine de Proust le faisait sans cesse retomber dans une vallée beauceronne, je me rattache inversement par cet arbre, au pays de Canaan, sans, je l’espère, qu’un vague ressentiment de classe m’ait jamais conduit au farouche philosémitisme moixien. 

La suite est plus convenue, et plus sartrienne : il y a cette fille, au collège, dont la judéité m’était inconnue, jusqu'à ce qu’elle ait perdu sa mère et que j’entende quelqu’un de ma classe opposer à ceux qui compatissaient à son chagrin que pour ces gens là, ce n’était pas pareil que pour nous. 

Je crois que c’est encore aujourd’hui la chose la plus directement antisémite que j’ai jamais entendue : si le père de mon ami, le voisin de Benjamine, laissait bien entendre qu’il y avait entre nous une barrière infranchissable, il ne l’avait jamais formulé de façon aussi distinctement anthropologique : autant il n’était jamais à court de blagues racistes sur la patineuse noire Surya Bonaly, autant il manquait ici étrangement d’arguments.

Cela tenait sans doute au fait que l'antisémitisme moderne, non chrétien, relève, à la différence de ce racisme épidermique, d’une approche un peu savante, presque sémiologique du corps social, et d’une attention extrême accordée aux noms, ou à des caractéristiques physiques presque indécelables, sinon volontairement cachées : on était prêt, bien sûr, à postuler un universel commun, mais on en avait été, par leur faute, comme empêchés de le faire. Si je ne suis pas allé jouer avec la jolie voisine c’était de sa faute à elle, et de cette manie, propre à sa famille et à son peuple, de se différencier si complaisamment.

En cela les grands mouvements populaires, en France, du moins les appels souvent entendus, comme pendant la crise des gilets jaunes, à l’unité du peuple, me semblent souvent procéder, au moins depuis l’affaire Dreyfus, d’un rituel de purification, et l'antisémitisme, dont ils témoignent plus ou moins secrètement, d’un inquiétant penchant à la socio-ingénierie : que tout soit posé sur la table, que tous les voiles tombent, et nous serons égaux. 

C’est justement en voyant enfin filmée, dans la bande annonce du prochain Polanski, la dégradation du capitaine Dreyfus, que j’ai compris que la scène, telle qu’on la voit reproduite dans les livres d’histoire, a quelque chose de l’ordre d’un sacrement égalitaire dément. Dreyfus est bien coupable, mais pas d’un crime quelconque, plutôt d’une atteinte insupportable, car venu du peuple élu, à l’universalisme simplifié du peuple-roi : son crime c’était d’avoir l’air, sur la gravure, aussi bêtement français qu’il est possible de l’être, et ce sabre brisé, c’est le sourire méchant de l'antisémite qui voit la vérité enfin rétablie, la judéité enfin démontrée. 

Ce que Polanski a choisi de représenter, c’est au contraire quelque chose auquel la littérature concentrationnaire nous a familiarisés : c’est, strictement, une scène d’appel, comme à Pithiviers ou Drancy,  et non pas tant la dégradation d’un homme, que celle d’un peuple, qui rêve parfois de s´adouber tel en immolant l’un des siens sur l’autel hasardeux de la pureté raciale. 

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