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Inspection des langues des cochons, au marché de la Villette, illustration de Burnand pour le magazine "L'Illustration", Journal Universel,  volume LXXXIX, numéro 2302, 9 avril 1887.

L’antispécisme

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Les humains ont acheté la doctrine aussi naturellement que les chats achèteraient Whiskas.

Inspection des langues des cochons, au marché de la Villette, illustration de Burnand pour le magazine "L'Illustration", Journal Universel,  volume LXXXIX, numéro 2302, 9 avril 1887.
Inspection des langues des cochons, au marché de la Villette, illustration de Burnand pour le magazine "L'Illustration", Journal Universel, volume LXXXIX, numéro 2302, 9 avril 1887. Crédits : De Agostini Picture Library - Getty

Mes parents n’ont jamais voté communiste, mon grand-père était abonné à Valeurs actuelles, mon autre grand-père lisait Ouest France, l’organe officiel de la démocratie chrétienne et pourtant, en 1990, j’ai ressenti de la tristesse devant la disparition de l’URSS. J’étais d’accord, aussi, avec madame Talbot, ma professeure d’histoire de quatrième : les médecins cubains, hommes et femmes, à parité parfaite étaient parmi les meilleurs du monde.  

Je me souviens d’un débat avec mon grand-oncle socialiste au moment de la présidentielle russe de 1996 : il avait été choqué, lui qui soutenait évidemment Eltsine, que je souhaite la victoire du communiste Ziouganov. Être communiste, dans les années 90, c’était encore le mode par défaut de l’engagement politique. Je ne sais pas combien de personne avaient vraiment lu Marx. Moins, sans doute, que Soljenitsyne. Mais le communisme était là, dans l’air, comme une évidence, une facilité intellectuelle : il devait bien y avoir eu quelqu’un qui avait prouvé quelque part que c’était le meilleur des systèmes, et qu’on en avait rien vu, et qu’on ne lui avait pas laissé sa chance. 

C’est l'antispécisme qui se retrouve dans cette position aujourd’hui : c’est la position politique la plus confortable, la plus agréablement radicale du moment, c’est une immense paresse intellectuelle, la vérité du monde, la solution à nos problèmes écologiques, éthiques et religieux. C’est l’opium agréable des luttes intellectuelles, l’horizon ultime de la pensée.  La position a l’air bien sûr éminemment jouable.  Mais c’est son adoption récente, soudaine et universelle, qui me paraît un peu de la triche.  Les humains ont acheté la doctrine aussi naturellement que les chats achèteraient Whiskas. Et ses zélateurs la présente comme aussi peu doctrinale que ceux du marxisme autrefois : ce n’est pas une théorie mais l’être en tant qu’être de notre monde commun. Ça manque un peu de controverse, ça manque un peu d’humanité — c’est peut-être ça le but, précisément.  

Le plus loin que j’ai été en terme de souffrance animale c’est le jour où j’ai tenu la patte arrière d’un cochon pendant que mon grand-père l’assommait. La scène s’était répétée de l’autre côté de la Méditerranée quelques années plus tard, avec un mouton, et j’avais apprécié que le grand-père de ma compagne prononce une petite phrase rituelle à l’instant critique — autant que la mort relève directement de Dieu, solution élégante au problème de la souffrance animale.  Le plus inattendu, si je reviens en Mayenne quelques minutes après l’instant fatal, c’est de voir Dieu brièvement réapparaître entre les fourches du tracteur auquel on avait suspendu l’animal pour qu’il se vide de son sang.  Une fois la mort acquise tout était devenu très beau. L'éventrement et le désanussage — brève leçon de chose qui nous ramenait à la famille biologique commune des bilatériens et la classe mathématique des tores, sur les géodésiques desquels glissaient les nutriments du monde.  La chute soudaine des viscères dans une brouette était elle-même un spectacle cosmique agréable, l’intérieur de l’animal était propre comme celui d’un satellite, avec les couleurs violacées des galaxies lointaines.  Une fois sa colonne vertébrale sciée les deux parties de l’animal avaient tourné dans le ciel vide, symétriques, irrefermables, irrémissibles.  

Le plus près que j’ai été dans ma vie du sentiment de l’existence de Dieu s’est produit à cet instant bizarre, suspendu et torsadé. Un bref instant j’ai eu accès à la chair du monde et à son énigme insoluble.  La suite de l’expérience a été plus scientifique : l’archange éphémère a fini dans des bocaux cylindriques et dans des longues spirales de saucisses congelées.  Les parties les moins réductibles à des formes géométriques, les plus humaines peut-être — la tête, les pieds et la queue — ont été dévorées le soir même, dans une sorte de rituel cannibale.  Je me souviens d’une chair blanche et fade et de grands os asymétriques.  

Je suis conscient bien sûr qu’un abîme sépare cette expérience initiatique de l’immense rayon jambon de mon Carrefour Market. Je sais qu’Herta et Fleury Michon dépense des millions pour en occuper la meilleure étagère, celle qui fait face à mes yeux.  Je sais aussi que ce que je vois n’est jamais le jambon, mais une image de jambon : les sachets sont installés à l’envers, dans une opération de prestidigitation qui rappelle la transsubstantiation anthropologique de l’animal-cochon à la viande de porc — de la vie émotionnelle d’un mammifère si proche de nous à du minerai de viande anonyme.  Mais je suis moins à l’aise avec l’idée que le mal, ici, remonte à Linné et que je pactise avec lui depuis ce jour lointain d’école qui m’a vu tracé le premier embranchement maudit de l’arbre du vivant.

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