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Tours de façade de la cathédrale et ville haute de Laon

Découvrir la ville de Laon

3 min
À retrouver dans l'émission

Je n’étais jamais allé à Laon.

Tours de façade de la cathédrale et ville haute de Laon
Tours de façade de la cathédrale et ville haute de Laon Crédits : Pascal STRITT / Contributeur - Getty

La première fois que je suis allé à Rome j’ai loué une Vespa sur le Corso et une heure plus tard j’avais vu toute la ville : le Colisée, le forum, le Vatican, les basiliques majeures, la colonne Trajane et l’île Tibérine. Ça m’avait pris moins de temps que si j’avais fait défiler toutes les diapositives miniatures d’un faux-appareil photo. 

La pratique du vélo m’a permis de retrouver quelque chose de cette frénésie touristique : je suis entré dans Troyes 5 minutes avant le départ du train, j’ai à peine eu le temps de monter jusqu’à la cathédrale de Chartres, j’ai fait le tour en urgence du château de Dourdan, j’ai fait un jour un aller-retour à Fontainebleau sans même déclipser mes pédales automatiques — je m’étais tout juste tenu à la grille du château pour ne pas tomber pendant mon demi-tour. 

J’ai quelques regrets. Mais d’avoir vu un jour un énorme vase brisé au milieu d’un rond point de Soissons, et rien d’autre de la ville, cela m’enchante encore. 

D’avoir découvert là-bas, sur un panneau, que Laon n’était qu’à 40 km, mais avoir dû renoncer parce que la nuit tombait, cela m’avait en revanche désespéré. 

J’ai été à Saint-Quentin, Reims, Crépy-en-Valois, Compiègne et Pierrefond mais c’était comme si une main invisible m’avait toujours empêché d’aller jusqu’à Laon. 

Longtemps, j’avais refusé de prendre le train pour rentrer, préférant faire des boucles parfaites et sentir derrière moi la main de Paris, Paris comme un animal qu’on ne caresse jamais impunément à rebrousse poil, et qui se rappelait toujours à moi, d’un violent coup de patte, d’un brusque demi-tour,  même aux confins de l’Oise ou devant les premières vignes champenoises. 

A moins que ce que je craignais, c’était d’être repris par une main adverse, par le cadavre germanique d’une entité barbare : ce qu’on appelait, historiquement, l’Ile-de-France, n’était qu’une sorte de longue presque-île franque qui pendait jusqu’à Paris et qui était séparée du reste du territoire par la Marne, la Seine et l’Oise — l’Oise qui prend sa source dans le Hainault et qui empêche les eaux de la Seine d’être tout à fait nationales. Qui empêche Paris d’être tout à fait la capitale organique de la France, Paris dont la frontière nord-est se perd, entre Rocroi, Steinkerque et Fontenoy, sur des champs de batailles aussi lointains que dangereusement proches.

Il a fallu tout l'orgueil d’un roi pour ordonner soudain, après ses victoires sur le Rhin, de faire de Paris une ville ouverte et de remplacer ses enceintes par un arc de triomphe, la porte Saint-Denis. 

Laon, c’était le monument inverse, le verrou sur le point de sauter, l’isthme dangereux par lequel la guerre pourra glisser jusqu’à Paris, ou m’entraîner, moi, comme ce cycliste conscrit  dont j’allais bientôt croiser le tombeau, jusqu’à la Caverne du dragon, jusqu’aux terrifiantes Ardennes. 

Car j’ai fini par surmonter mes craintes et par me rendre à Laon, sous un ciel triste et bas qui faisait pendre de chaque côté de la route déserte, en pendentifs,  les stèles de la grande guerre. 

J’ai passé en tout moins d’un quart-d’heure à Laon mais c’était délicieux : son grand Carrefour, comme la cale d’un galion, au pied de sa colline boisée, après des kilomètres de néant, des dizaines de villages aux commerces fermés, les incroyables lacets qui montent  à la ville haute, les remparts de celle-ci, son exquise porte médiévale avec ses tours en poivrière, sa cathédrales, au gothique primitif plein de saillies et de débord, comme un Transformers saisis en pleine transformation entre l’état d’humanoïde et celui de camion, la vue soudaine, comme par une petite lucarne ouverte à sa gauche, sur une plaine immense et plus variée qu’une rosace, la gare terminus et médiévisante, enfin, du Poma 2000, système de transport urbain hectométrique, perdu quelque part entre le funiculaire et les montagnes russes. 

On ne peut pas avoir raison à chaque fois et si la cathédrale de Laon annonce celles de Chartres et de Paris, le Poma 2000 a peu essaimé : celui de Grenoble n’a jamais été construit et celui de Milan, la ville du Duomo, qui porta le gothique picard à son assomption, ne dépasse pas les 682 mètres. 

Le Poma 2000 est hélas à l’arrêt depuis 2 ans, et c’est comme si la ville avait perdu son attraction principale.

La première fois que j’avais emmené ma fille au funiculaire de Montmartre elle s’était écriée, devant Paris : “on voit tous les châtiments”. C’est cela, Laon, sans le Poma 2000 : un décors de train fantôme, un châtiment urbain. 

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