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Table d'une brasserie

L'appropriation culturelle par l'assiette

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Auparavant ringarde, la cuisine traditionnelle fait son grand retour avec l’avènement des néo-bistrots : autrefois la maison ne faisait pas d’ardoise, aujourd’hui elle ne fait plus que ça.

Table d'une brasserie
Table d'une brasserie Crédits : Denise Taylor - Getty

Je me faisais la remarque suivante en me baladant dans les rues d’un quartier aujourd’hui vaguement branché de Paris, et autrefois résolument cosmopolite : ce qui avait été autrefois le paradis des amateurs de cuisine exotique avait évolué bizarrement ; l’exotisme principal semblait y être devenu nous-mêmes, nous-mêmes en tant qu’objet principal du folklore postmoderne. 

On a bien vu venir, des livres de cuisine le documentent, le retour de la cuisine de bistrot, des tripes, du vin glacé et des nappes en Vichy. On en subit encore les lointaines conséquences, quand on se fait servir, dans des brasseries quelconques, des frites sur le fac-similé d’un faux journal dans un panier à friture individuel et factice, et que le steak tartare au couteau sera posé, comme si cela n’était pas la plus abominable matière à pouvoir entrer en contact avec une fourchette, sur un morceau d’ardoise. 

Autrefois la maison ne faisait pas d’ardoise, aujourd’hui elle ne fait plus que ça. 

J’avais eu, dès la fin des années 2000, un aperçu bizarre sur l’évolution de la gastronomie, en allant boire des verres, rue du faubourg Saint-Denis, chez Jeannette, qu’on m’avait alors présenté comme un bistrot branché — j’attendais naïvement un plafond en miroir et un sol de béton ciré, mais tout ce que j’y avais vu du futur, c’était, comme à Laval ou Châteauroux, une farandole des desserts qui tournait lentement sur les plateaux circulaires d’une vitrine à desserts réfrigérée : devant ces navarins, ces trianons et ces charlottes, j’ai lentement enregistré l’information que le règne du tiramisù touchait à sa fin. 

Mais il n’était même pas sûr encore que Chez Jeannette, comme son voisin le Mauri7, soit un néo-bistrot, comme le seront en revanche ces artefacts irréfutables que sont les brasseries Barbès et Bellanger, près de la Gare du Nord. 

Laquelle brasserie Bellanger m’irrite moins pour les raisons qu’on croit — après tout j’ai trouvé une façon astucieuse de lui faire payer un copyright en y récupérant, luxe suprême, des assiettes à mon nom — que pour sa façon, très années dix finissantes, de nous montrer qu’elle sait qu’on sait qu’elle n’est pas un bistrot authentique, en utilisant des fausses victuailles en plastique comme éléments de décoration, des victuailles si évidemment fausses qu’elles activent dans nos cerveaux connivents les circuits de la récompense du kitsch et la plaisante redondance du second degré qui tient à peu près lieu de conscience aux urbains que nous sommes. Non, si ces fromages faux et ces raisins de plastique m’agacent autant, c’est que derrière leur ironie dadaïste, j’y ai décelé le spectre de l’appropriation culturelle : ces objets en plastique non seulement appartiennent à ma mémoire mais ils en sont même, tout au fond de la crèche de Barentin où m’avait un jour abandonné ma mère, et dont je confonds encore le petit péristyle avec mes larmes infinies, le mobilier le plus ancien : et ils sont en cela pour moi d’une matière bien plus précieuse que leur mauvais plastique.

À ce propos, pour rester dans le thème de l’appropriation culturelle, et de mes rapports complexes à la Normandie, je me suis récemment demandé si ce n’était pas encore de cela qu’il retournait, quand, écoutant "Allumer le feu" sur Chérie FM, j’ai brusquement bifurqué, sur l’A13, pour m’arrêter à l’aire sud de Beauchêne, connue pour sa thématique viking, avec un guerrier géant en bois, un drakkar à escalader et des faux rochers remplis de runes. 

Et j’ai compris enfin ce qui me gênait dans tous ces nouveaux restaurants à patrons moustachus et tatoués, qui se font appeler Bidoche, Franquette ou Chez René : il s’agissait bien d’appropriation culturelle. Autrement dit, de la fabrication à des fins marketing d’un exotisme facile, largement fondé sur la caricature. 

Mais celle-ci était plus bizarrement presque plus perverse que l’autre, puisqu’elle rajoutait, implicitement, dans l’équation, l’idée que cette appropriation était légale, puisqu’il s’agissait de notre culture, et qu’il était temps, enfin, de la valoriser, après en avoir trop longtemps eu un peu honte. 

Et je me disais ainsi, errant parmi les anciens bûcherons dans la forêt désolée d’un quelconque hipsterland, que derrière l’idée que les tripes étaient le nouveau bobun, la blanquette la soupe phô de demain, il y avait quelque chose de vaguement xénophobe. Et non pas tant contre les gastronomies soudain remplacées par un prétendu retour à l’original, mais contre nous-mêmes, en tant que nous nous racontions désormais, fable dangereuse, que étions devenus si fragiles qu’il fallait nous protéger, nous et notre gastronomie délicate, et nous aimer aussi mal qu’on avait autrefois prétendu aimer les peuples colonisés.

par Aurélien Bellanger

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