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Des ordinateurs allumé dans un data center

L'architecture

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La révolution informatique prétend presque se passer de l’architecture.

Des ordinateurs allumé dans un data center
Des ordinateurs allumé dans un data center Crédits : Erik Isakson - Getty

Le 11 janvier 1994, à l’université de Los Angeles en Californie, le vice-président américain Al Gore relançait officiellement la conquête de l’ouest avec un discours resté célèbre sur les autoroutes de l’information : comme on avait autrefois offert aux automobiles un paysage digne d’elles, il était temps d’offrir aux grandes calandres percés d’ouies et aux chromes en plastique des PC triomphants des infrastructures de dimension continentale. 

Et la réussite a été prodigieuse. On n'a jamais vu révolution technique plus rapide, ni front pionnier plus élastique : Facebook est devenu en un clin d’œil le pays le plus peuplé du monde, Jeff Bezos a ridiculisé Rockefeller, Apple a aujourd'hui les moyens de racheter quatre fois les Big Three.

Le monde, pris dans une résille lumineuse dont la lumière fait sept fois le tour en une seconde et où chacun n’est plus qu’à sept clics de n’importe qui, roule depuis un quart de siècle, comme une perle, dans le filet tendu là-bas, en Californie, par les pêcheurs miraculeux de la tech. 

Après, la chose a pu décevoir ceux qui ont vraiment cru au nouveau monde. L’internet mondial, rempli de libertés problématiques, de milliardaires fantasques et de sectes messianiques à la Waco, ressemble moins à la surrection d’une Atlantide savante qu’à un nouveau Texas — un lieu aussi amusant qu’inquiétant, et moins un village global de l’information libre, une utopie de la révolution informatique, qu’une conurbation adossée à un dispositif plus décevant de contrôle de l’entropie : le climatiseur. 

Le Texas, ronronnant et mélancolique, possède d’ailleurs quelques-unes des plus belles autoroutes du monde et des échangeurs qu’on range habituellement parmi les merveilles du monde industriel. 

Mais les utilisateurs de Waze, les habitants du monde d’après, les passagers des autoroutes de l’information savent que tout cela n’est plus que ruines passagères. Ils se racontent la légende de l’interstate 10, devenue par inadvertance le mausolée de l’ancien monde, quand l’élargissement à 2x13 voies d’un tronçon d’autoroute entre Houston et San Antonio est resté sans aucune incidence, fait remarquable, sur la congestion du trafic. 

Les autoroutes de l’information, qui flottent aux fond des mers comme des méduses lumineuses, n’ont pas ses lourdeurs contre-productives.  

Je traversais plusieurs fois la plage de Saint-Valery-en-Caux, point d’accroche continental d’une grande fibre optique transatlantique, sans rencontrer d’obstacles plus lourds que des galets et sans me prendre une seule fois les pieds dans le câble.

J’ai été voir un jour un data center à Vitry, il occupait un volume à peine supérieur à celui du McDonald's voisin et il était infiniment moins spectaculaire que la centrale à charbon tout proche d’EDF — seul le bruit assourdissant des pales de ses refroidisseurs venait rappeler le nombre pharaonique d’électrons qu’on manipulait ici. 

Nous n’avons jamais vu les autoroutes de l’information promises en 1994. 

Apple a fait de son nouveau siège un petit geste architectural fosterien, Google réutilise, également, les codes couleurs du Centre Pompidou pour enjoliver ses datacenters. Et c’est à peu près tout. La révolution informatique prétend presque se passer de l’architecture. Ou en tout cas, l’invisibiliser au maximum, privilégier l'architecture-réseau à sa contrepartie physique. 

J’ai été raccordé à la fibre immense — l’un des rares édifices, sinon le seul, à posséder une dimension authentiquement globale — par deux trous de perceuse et je n’ai vu, de la chose, que deux petits cônes de plâtre sur mon parquet.

Il est presque plus vertigineux de se dire que c’est là tout l’héritage bâti de l’internet mondial que de se rappeler que les falaises de craies sont faites des squelettes du plancton microscopique. La révolution numérique, pur flux et pure impulsion n’aura laissé presque aucun monument.

Mais plutôt que de le déplorer j’y vois presque une définition de l’architecture : l’architecture est seconde, par rapport aux infrastructures, elle n’existe que dans la volonté de montrer celles-ci, de les trancher nette, et de rendre cette incise un instant visible, et spectaculaire — des arcs de triomphe aux frontons des palais de justice, des trémies des tunnels aux couloirs aériens matérialisés, à leurs points d’impacts avec le sol, par d’immense aéroport, l’architecture est la face visible des grands réseaux symboliques du monde humain. Le monument, en réalité, existe peut-être. J’ignore la forme qu’il a mais je sais que je passe tous les jours des heures à ses fenêtres. 

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