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Fumer

Arrêter la cigarette est une conversion

3 min
À retrouver dans l'émission

Les gens qui arrêtent de fumer ne parlent que de ça.

Fumer
Fumer Crédits : Luis Diaz Devesa - Getty

Les deux seuls endroits au monde où j’ai entendu prononcer le premier "R" de Marlboro c’est au métro Barbès et dans le désert algérien. MaRlboro ! MaRlboro ! Ce devait être les mêmes cigarettes, des cigarettes vendues à un prix imbattable, mais qui brûlaient la gorge — d’où, sans doute, cette prononciation gutturale. 

Le métro Barbès : c’est la dernière publicité pour le tabac qu’on verra en France — un monde disparu. 

Je me souviens, quand Philip Morris avait sorti des cigarettes extra légères, d’une très jolie maquette de station orbitale en paquets gris et blanc au dos des magazines. 

Je me souviens d’avoir collectionné des paquets de Camel bleu ciel collector. 

Je me souviens du faux papier kraft des paquets des Chesterfield, vendues par 25 et dont on disait, comme un gage d’authenticité, qu’elles faisaient saigner les poumons. 

Je me souviens de l’élégance définitive des Lucky Strike et des Davidoff à paquets biseautés. 

J’ai arrêté juste avant le paquet neutre ; le grand événement pour ma génération de fumeurs, l’effondrement du monde, c’était la fin du tabac dans les lieux publics au premier février 2007. 

On avait tous levé les yeux au ciel pour dire adieu aux plafonds caramélisés. 

Le siècle s’annonçait difficile. Ce nuage, entre nous, rendait la vie meilleure. J’ai même des souvenirs nostalgiques du goudron au réveil : cette peine à respirer, c’était comme une présence, comme quelque chose à l’intérieur de moi qui voulait prendre racine. 

Les non-fumeurs sont tristes — au moins au début. 

Et infiniment pénibles. Je le sais, j’ai arrêté de fumer plus de dix fois. Et plus de dix fois je l’ai vécu comme une aventure personnelle  particulièrement intense et une expérience spirituelle de première grandeur. Un merveilleux outil de connaissance de soi. L’équivalent d’un roman psychologique,  d’une psychanalyse et d’une confession — le péché facile de l’envie de fumer cristallisait très vite en théorie de l’esprit : étions-nous vraiment libres ? Notre volonté avait-elle jamais eu un impact sur le monde ? Le moi n’était-il pas un écran de fumée ? 

Les gens qui arrêtent de fumer ne parlent que de ça. Et à les écouter leur existence subit un bouleversement majeur. 

C’est comme s’ils rentraient dans les ordres.

Qu’ils rentraient dans les ordres et que dieu, ce nuage au plafond des cafés d’avant 2007 n’existaient pas, pourtant. La promesse d’immortalité, elle, serait à peu près tenue, du moins comme longévité améliorée — une vie éternelle comme une longue enfilade de jours aux murs nus, comme un interminable cheminement à travers les cellules d’un monastère infini.

Tout en haut, inaccessible, la même fenêtre, le même ciel bleu, celui d’un avenir sans cigarette et de volonté froide — la même envie qu’on repoussera toujours. 

J’ai arrêté, je m’en souviens, avec des patchs — la méthode à la mode de traitement de l’addiction. 

De fait je n’étais pas du tout en manque, seulement engourdi.

C’est cet engourdissement qui m’a fait peur.

J’avais découvert, après 15 ans, que la nicotine était une drogue — un somnifère léger. 

L’admission de la drogue, via le patch, n’avait jamais été si régulière. Je n’avais pas connu cela depuis mes première cigarettes — une sensation de vertige, de nausée permanente, l’impression que le sang quittait le bout de mes doigts pour me monter bouillonnant à la tête. La sensation d’éblouissement qu’on a quand  on se lève trop vite — mais qui aurait duré cette fois pour rien pendant des heures entières. 

J’aurais en tout cas tenu moins de deux jours avec un patch. Ce que j’avais voulu retrouver, en l’arrachant c’était une vie plus nette, plus hachée, plus précise : les jours identiques appartenait à la nicotine, ce sédatif léger, et le monde, redevenu un excitant, était soudain devenu rugueux, rythmé et abyssal — le monde comme une montée de drogue, une hallucination si nette et si âcre qu’elle piquait les yeux.

De tout les expériences que j’ai vécues, arrêter de fumer c’est en fait celle qui ressemblait le plus à une conversion — une opération de dévoilement, l’impression de respirer pour la première fois, d'accueillir, dans un souffle, toute la fragilité, toute la fraîcheur, toute la corruptibilité du monde. 

L’air inodore, invisible et insipide, avait acquis soudain, des vertus synesthésiques oubliées.

Le "R" perdu de Marlboro était redevenu prononçable. 

C’était une journée ordinaire, il n’y en aurait plus jamais d’autres et j’étais exceptionnellement heureux. 

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