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Le bouffon est-il devenu le nouveau roi de la politique ?

De quoi rit-on quand on est riche et puissant ?

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Elie Semoun et Lionel Jospin, Guy Bedos et François Mitterrand : il existe des tandems surprenants entre humoristes et hommes politiques. Mais le vieux mythe du bouffon ami du roi n'est plus dans l'air du temps : aujourd'hui c'est plutôt le bouffon qui a mangé le roi.

Le bouffon est-il devenu le nouveau roi de la politique ?
Le bouffon est-il devenu le nouveau roi de la politique ? Crédits : SAUL LOEB - AFP

Fin 1997 ou début 1998, mon meilleur ami était allé voir à Paris le spectacle d’Elie Semoun : il y avait croisé Lionel Jospin, alors Premier ministre, et lui avait serré la main.

La scène n’est pas absolument surréaliste, mais devait être rare :  je dirais même qu’Elie Semoun avait rencontré là son fan situé le plus haut sur l’échelle sociale.

Car on n'imagine pas quelqu’un de riche ou de puissant, sauf calcul électoral subtil, venir applaudir un comique.

Il fallut toute le talent de Marc Ladreit de Lacharrière, dont l’agence de notation risquait encore de dégrader la note de la France, pour décider Hollande à venir assister à un spectacle d’improvisation.

On pourrait rajouter aussi la légendaire amitié entre Bedos et Mitterrand, ou la relation entre Gad Elmaleh et Charlotte Casiraghi. Ou encore l’interview, dans une voiture qui tournait au ralenti, dans les jardins de la Maison Blanche d’Obama par Jerry Seinfeld. On pourrait évoquer aussi la candidature de Coluche à la présidentielle, les velléités politiques de Patrick Sébastien, dont de fins observateurs ont rétrospectivement noté qu’on n'était pas passé si loin, avec le DARD (droit au respect et à la dignité) d’un Mouvement 5 étoiles à la française. 

Mais le vieux mythe d’une amitié entre le roi et le bouffon apparaît aujourd’hui un peu daté, et  je ne reproche pas à Donald Trump de ne pas se montrer au traditionnel dîner des correspondants de la Maison Blanche : je crois qu’il a raison de ne pas trouver ça drôle.

Ce que Trump a de drôle, de toute façon, ce sont surtout ses cheveux blond platine et son appartement doré : le reste, tout le reste, nous aurait fait moins rire : le bouffon a mangé le président, comme en Ukraine d’ailleurs, qui a aussi récemment promu, avec Zelensky, un comique président. 

La fameuse prophétie de Frank Zappa serait alors en passe de se réaliser : la politique devenue la branche divertissement du complexe militaro-industriel.

Nos politiques, inversement, seraient peut-être devenus, pour quiconque serait plus puissant qu’eux, des sketchs irrésistibles. 

Cela se défend, pour la France, depuis que ce lapsus vivant de Sarkozy a déclaré un jour que si tout s’arrêtait pour lui, politiquement, il irait faire du fric : le fric a dû bien rire de cette prétention.

On sent chez Macron des velléités similaires — non pas directement un mépris de la politique, activité trop peu rémunératrice, mais le sentiment diffus d’une impuissance, d’une honte à traîner tout le temps avec la mauvaise bande, celle à qui la République prête des hôtels, comme à des gigolos, mais que la presse empêche méchamment qu’on y creuse des piscines. 

Dîner avec le patron de Blackrock, envoyer un texto de félicitations à Arnault quand sa fortune dépasse celle de Bezos, inviter des grands patrons à Versailles : je vois bien la rationalité de tout cela, le politique à l’œuvre, le capitaine du vaisseau France de sortie sur le pont. Mais je ne peux pas m’empêcher, aussi, de trouver cela un peu gênant. Macron, c’est le type qu’on a oublié d’inviter mais qui viendrait quand même.

Je me suis souvenu à ce propos d’un des plus intéressants et des plus torves arcs narratifs de House of Cards, qui pour justifier que Franck Underwood laissait in fine le bureau ovale à son épouse, l’envoyait en colonie chez les milliardaires, dans une sorte de camp à la Thoreau, d'où il revenait convaincu que le véritable pouvoir s’était déplacé de Washington aux forêts du Wyoming, et où des émules de Warren Buffet venaient s’émerveiller de leur frugalité et de leur puissance — presque plus druidique que financière. 

J’imagine sans difficulté Macron pénétrer dans ce genre de société secrète, grâce à sa tête de boyscout — mais uniquement pour s’y faire sadiser : qu’est-ce que ce demi-pauvre, ce prétentieux vient faire ici ? C’est en tout cas de cela que rient, dans les théories complotistes, les puissants de ce monde — un monde qu’ils ont réduit à un spectacle de marionnettes. Cela relève bien sûr de la fiction. De toute façon, la théorie complotiste va rarement aussi loin : on préfère dire que les milliardaires adorent Macron, qui le leur rend bien.

Alors de quoi rit-on, chez les puissants de ce monde, si même Macron n’y est pas drôle ? 

On rit de l’art contemporain, je crois. De celui qui, de Jeff Koons à Maurizio Cattelan, est devenu un sketch subtil sur l’argent, que nous ne pouvons comprendre, mais qui, à moins d'être vraiment riche, ne nous fera jamais éclater de rire. 

par Aurélien Bellanger

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