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La ville de Sydney en Australie

L'Australie comme unique destination du Grand Tour des milléniaux

3 min
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Les gens les plus ouverts, les plus responsables, les plus éveillés, les plus wokes de ma génération avaient ceci en commun qu’ils adoraient prendre l’avion, et si possible pour les destinations les plus lointaines, rendues soudainement accessibles par l’irruption des vols low-cost.

La ville de Sydney en Australie
La ville de Sydney en Australie Crédits : Kieran Stone - Getty

Là où les générations Interails et Eurolines s’étaient limitées à l’exploration du bloc de l’est et de ses ruines léninistes, la génération Ryan Air a pu se lancer dans l’exploration systématique des richesses de l’hémisphère sud — hémisphère sud adorablement redessiné, un ou deux siècles plus tôt, par l’esprit pionnier de l’impérialisme, pour ne laisser figurer sur la carte mentale des européens de ma génération que les confettis monstrueux du Commonwealth. 

Il existait, de l’autre côté du monde, une Angleterre améliorée, où il faisait toujours beau et où la bière ne coûtait presque rien. 

Si le monde était une théière anglaise, l’Australie en était le couvercle, et Ayers Rocks le petit bouton de porcelaine qui permettait d’agripper celui-ci — on avait même été, pour le bonheur des touristes, jusqu’à en améliorer le grip par l’adjonction de marches et de mains courantes en métal.

Qui sait d’ailleurs que les énormes coques de l’Opéra de Sydney sont toutes des fragments de la même sphère idéale ?

L’Australie, plus grande que l’Europe, mais aussi blanche qu’elle, blanche comme un monument néoclassique ou comme les voiles du vaisseau de James Cook, a ainsi voulu nous faire croire qu’elle n’en était que la projection distordue, que l’image déformée par un kaléidoscope passant par le noyau de la Terre. 

Il est du voyage en Australie comme de ces tours du monde qu’on effectuait autrefois pour alimenter les pages d’un blog, en évitant, presque à chaque fois et comme inconsciemment l’Afrique : l’Australie comme antipode idéal, comme Wakanda des blancs.

À la fin des années 90, au début des années 2000, le voyage en Australie a ainsi été intégré, implicitement, à la plupart des cursus universitaires français. 

Je regardais moi aussi Hartley cœur à vif, je comprenais l’idée : c’était le pays d’INXS, du sourcil percé de Drazic, de Crocodile Dundee. 

Notre cinéphilie n’allait pas tellement plus loin, nous avions déjà oublié que c’était aussi le pays de la trilogie Mad Max et de la fin du monde. 

Accessoirement celle-ci s’était d’ailleurs déjà produite, au siècle d’avant, pour les aborigènes. 

Mais le danger principal qui menaçait les touristes restait les projections de sève du manguier — car c’était des touristes d’un type un peu spécial, qui s’étaient fait offrir, par le gouvernement australien, un visa de travail : il pourrait rester là, profiter des plages, du cool et de la bière, en travaillant comme ouvrier agricole.

C’était plus chic que d’aller castrer les maïs. Et avec des lunettes de protection et des gants, les attaques du manguier leur laisseraient moins de cicatrices que les feuilles coupantes du trop commun maïs. Le fait sociologique notable est que je connais plus d’ouvriers agricoles que mes parents qui ont grandi en Mayenne — à ceci près que les miens l’ont fait exclusivement pour le fun. 

La politique migratoire de l’Australie a parfois frôlé le génie. Je ne parle pas, bien sûr, des îles prisons pour demandeurs d’asile : nous autres, européens, méritons un peu mieux. 

Mais la belle mécanique s’est un peu crispée, quand on s’est mis à évaluer les impacts carbone des voyageurs du monde, et qu’on a dangereusement rapproché, en revenant à l’étymologie du terme, les routards des antipodes des diésélistes périrurbains.  

Le fils de la voisine, parti un an en Australie, a eu l’air aussi commun, aussi néfaste même, que s’il avait enchaîné, tous les samedis soir de l’année, un Bistrot Romain et un bowling sur le parking du Leclerc d’à côté. 

On en était là, les souvenirs du Grand Tour des milléniaux se corrompant lentement dans la molle nostalgie du mur décrépi de Facebook — et on se serait bien vu vieillir, comme Frédéric, à la fin de L’Education Sentimentale, au rythme où blanchissait la grande barrière de corail, quand le rêve a soudain pris feu sans prévenir, et que les fantasmes de vie au grand air, de liberté, et d’espace infini de toute une génération, la mienne, se sont transformés en cauchemar. 

Et si nous pouvions, comme Frédéric, survivre à notre jeunesse, et conclure sagement de nos initiations dans un faux harem oriental ou dans un pays faussement neuf, que c’était “ là ce que nous avons eu de meilleur !” il n’est pas certain que nous supportions aussi bien, et avec le même calme, la bascule en miroir de notre futur dans une nostalgie incandescente et irrécupérable. 

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