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Un jeu de bilboquet en bois

La planète Terre comme une sorte de gros bilboquet

3 min
À retrouver dans l'émission

Ma fille a trouvé dans l’une des innombrables boîtes à bazar de l’appartement une sorte de bilboquet monstrueux en plastique, le genre de choses qu’on gagne dans les pochettes surprises des boulangeries.

Un jeu de bilboquet en bois
Un jeu de bilboquet en bois Crédits : Carlos Santos - Getty

Il est à la fois beaucoup trop simple, on peut réceptionner la bille dans plus de quatre compartiments, comme évidemment l’attraper de façon classique sur une pointe, et trop difficile : le plastique, trop léger, et fade comme celui des Playmobils sur le point de se rompre, empêche toute résolution physique de l’énigme dans ce monde.

Ma fille s’en est pourtant passionnément emparée et a passé presque une journée entière — dans la temporalité d’un enfant de trois ans, une journée entière, c’est au moins une saison pour un adulte de 40 — à jouer avec, en vain. D’autant qu’elle le prenait apparemment, sans doute à cause de la finesse de sa ficelle en nylon, pour un yo-yo. 

Je la corrigeais chaque fois en rendant à l’objet approximatif son nom exact de bilboquet. Et le plaisir qu'elle avait à m’entendre répéter bilboquet a presque résolu, en rendant l’objet à une joyeuse autosuffisance onomastique, cette énigme anthropologique que je m’étais souvent posée : comment font les Inuits, sur la banquise, dans leur igloo, pendant les longs hivers sans Netflix et sans bibliothèque, pour supporter le passage du temps, avec pour seul jouet connu cette approximation frustre de notre glorieux bowling mécanique ? 

Bon joueur de bilboquet moi-même, quand l’objet le permet, je connais bien sûr la satisfaction virile qu’on peut éprouver à sa manipulation, sans pour autant souscrire à l’hypothèse appauvrissante du fétichisme sexuel. Je préfère, à tout prendre, y voir une métaphore cosmologique en chambre, sous la voûte du plus glacé des planétariums : le trou symboliserait l’interminable hiver, et la pique, le retour incertain, éblouissant du soleil. 

Mais soudain, sur le petit sentier côtier du pays de Caux où je réfléchissais à la mélancolie des cosmologies esquimaudes, j’ai ressenti face a la mer, pour la première fois, que les choses ne se remboîteraient peut-être plus jamais de mon vivant, que les cycles des marées eux-mêmes, qui me découvraient  la même épave chaque année en septembre, étaient cassés pour toujours, et que le joli village où j’allais depuis dix ans gisait peut-être déjà à ses côtés, comme la boule du bilboquet après un coup manqué.

Je finirais peut-être par pleurer en réentendant un jour le mot yo-yo, et ses nostalgiques promesses de régularité.  

Impassible, ma fille élève avec sa classe de petite section deux escargots dans un terrarium — son monde se déploie trop lentement pour la catastrophe climatique en cours, et l’animal doit lui donner, à chaque fois qu’il sort ou qu’il rentre la tête, l’illusion d’une adéquation parfaite entre une espèce et son habitat, d’un bilboquet vivant, autonome et inépuisable — la spirale de sa coquille comme équivalent enfantin d’une croissance infinie.

Ainsi ai-je ressenti une certaine culpabilité en écrasant l’autre jour un escargot entier. Ce qui craqua soudain mon pied, c’était directement un cosmos entier, une possibilité unique de connaître la forme unique, glorieuse, asymétrique du monde. Je me serais, en cet instant de deuil, senti aussi ridicule à me comporter avec lui en être supérieur que je le serais à prétendre enseigner la tâtonnante physique de quarks à une civilisation extraterrestre avancée ; et j’aurais alors compris, je crois, qu’on m’écrabouille innocemment. 

J’en étais là des mes considérations cosmologiques quand j’ai retrouvé mon fils, réussite inattendue d’une partie de bilboquet interespèce, avec un escargot dans la bouche, sur le tapis de mon salon, au troisième étage, à plus de 20 coquilles d’arrondissement de son biotope normal — il avait du tomber d’une salade, mais j’ai été assez ébahi de la faculté, toute enfantine ou toute humaine, que mon fils avait eue de faire apparaître un jardinet autour de lui, comme j’ai été surpris du regard anormalement compatissant qu’il a adressé l’autre jour à la visqueuse petite figurine de Jabba le Hutt de sa grande sœur : j’ai bien vu à ses yeux qu’il la regardait comme un égal, et je me suis finalement réjoui d’avoir mis à la disposition de mes enfants tout cet écosystème de plastique, qui saurait leur faire efficacement oublier l’absence définitivement acquise de neige à Noël, et mon absolue inaptitude à y faire quoi que soit, sinon à leur remettre La Reine des Neiges sur la télé, ou à leur raconter comment Luke Skywalker fit autrefois venir à lui, alors qu’il était pendu par le pied, le sabre laser planté dans la glace de la planète Hoth : le chef d’oeuvre définitif de l’art du bilboquet.

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