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Cap Gris-Nez près de Boulogne sur Mer, point le plus proche entre la France et l'Angleterre.

À l'heure du Brexit, qui se souvient encore du projet de fusion de la France et de l'Angleterre ?

3 min
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En 1940, les autorités françaises et anglaises ont sérieusement envisagé une fusion des deux pays pour faire face à l'Allemagne nazie.

Cap Gris-Nez près de Boulogne sur Mer, point le plus proche entre la France et l'Angleterre.
Cap Gris-Nez près de Boulogne sur Mer, point le plus proche entre la France et l'Angleterre. Crédits : DENIS CHARLET - AFP

La première fois que j’en ai entendu parler c’était je crois dans les Mémoires de Monnet, et cela m’avait paru tellement dingue que j’avais cru à un énorme coup bluff, voire à une réécriture rétrospective de l’histoire : un projet de fusion du Royaume Uni et de la France au printemps 40.  De fusion. Pas d’union. Faire un seul pays de l’Angleterre et de la France, du pays de Nelson et de Napoléon. Oublier Hastings, Azincourt, Bouvines et Fachoda. Dépasser Waterloo et Jeanne d’Arc. 80 ans après, ça me parait tout aussi impossible : une erreur de copiste, une vantardise de Monnet : l’intégration européenne, j’ai failli la faire, dès 1940. Ni une fédération, ni une communauté. Mais la réalisation anticipée de cette « union sans cesse plus étroite » qui hante les traités. Ce point où se brouillent nos perspectives historiques, cette singularité au delà de laquelle les états-nations de l’Europe westphalienne pourraient ne plus jamais revenir, cette terre promise de la géopolitique, un seul homme aurait presque réussi à y conduire les deux ennemis héréditaires, jusqu’à leur faire traverser la Manche, main dans la main : « Un soir de demi-brume à Londres / Je suivis ce mauvais garçon / Qui sifflotait mains dans les poches / Nous semblions entre les maisons / Onde ouverte de la Mer Rouge / Lui les Hébreux, moi Pharaon. » 

La réalité était encore plus abracadabrantesque : Jean Monnet n’était pas parti seul dans cette aventure, le voyou d'Apollinaire existait bien, en la personne de Churchill — on imagine difficilement allié plus redoutable et Hébreu plus farouchement attaché à son indépendance. J’étais dès lors porté à croire que Monnet fanfaronnait un peu : je n’avais d’ailleurs jamais entendu parler de cette alliance contre-nature, qui aurait été soumise au parlement britannique le 16 juin 40.

Tout ce que je savais, tout ce que j’étais disposé à en admettre mentalement, et c’était déjà beaucoup, c’est qu’à compter du surlendemain, jour de l’appel du 18 juin, Londres devint de facto la capitale de la France. 

C’est en lisant le livre d’Emmanuel Berl sur l’effondrement de la Troisième République, que j’ai retrouvé la trace de cette union presque fantastique. 

Le gouvernement, parti se replier à Bordeaux, était alors dispersé dans différents châteaux du val de Loire — la débâcle, pendant quelques jours, aura ainsi fait réapparaître une étrange Renaissance. Et plutôt que la figure bien connue, et presque légendaire, de de Gaulle à Londres, c’est Churchill qu’on voit passer, rapidement, qui fait des allers-retours entre la Loire et l’Angleterre, pour arracher à Paul Reynaud, le président du conseil, la proclamation de l’alliance — seul moyen de remporter encore la guerre.

On est alors en pleine débâcle, la poche de Dunkerque a été évacuée de justesse, le drapeau nazi flotte sur l’arc de triomphe et il est sans doute déjà trop tard. On trouve dans le livre de Berl cette image saisissante des fonctionnaires du Quai d’Orsay qui brûlent in extremis leurs archives secrètes dans le jardin du ministère.

La marine Française, sinon l’Empire entier, risquent de tomber entre des mains allemandes, et l’absurde drame de Mers el Kebir est presque déjà écrit. 

Le projet de Monnet paraît relever du délire, de la rêverie de diplomate, mais il s’agit en réalité de rester, face à l’avancée allemande, le plus calme possible. 

Le pari n’est d’ailleurs pas militairement absurde, c’est même l’un des rares coups que la France et l’Angleterre peuvent encore jouer ensemble  — c’est au fond une variante, radicalisée, de la stratégie du réduit breton un temps défendue par de Gaulle : si la France et l’Angleterre s’unissent, alors le territoire national n’est plus envahi qu’à moitié. Mais il s’agit surtout d’empêcher, comme dans le dilemme du prisonnier, les deux pays de prendre des décisions égoïstes, et de les forcer à collaborer. Car la tentation est alors pour la France de capituler, et pour l’Angleterre de négocier avec l’Allemagne. 

L’histoire en décidera bien sûr autrement ; Paul Reynaud démissionne et le Maréchal Pétain lui succède. 

Il se peut, l’histoire est souvent sur ce point assez injuste, que si la France a bien capitulé, le second effet escompté de ce projet d’union manqué se soit cependant, lui, bien réalisé : comme l’armée anglaise s’est sauvée à Dunkerque, il est probable que la diplomatie britannique se soit souvenue de cette bulle d’espoir, de cette poche d’air, et que ce soit là que Churchill ait forgé son légendaire courage.

Reste sinon, dans les archives des deux pays, cette phrase émouvante, que la proximité du Brexit rend tristement spectaculaire : “Chaque citoyen français jouira immédiatement de la nationalité britannique, chaque sujet anglais deviendra citoyen français.”

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