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João da Gama Filgueiras, centre des expositions, Salvador de Bahia, Brésil, 1974

Le brutalisme

4 min
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Le brutalisme, ce sont les confiseries du temps.

João da Gama Filgueiras, centre des expositions, Salvador de Bahia, Brésil, 1974
João da Gama Filgueiras, centre des expositions, Salvador de Bahia, Brésil, 1974 Crédits : Jorn Konijn

La première fois que j’ai été au Maroc, j’ai atterri à Agadir. Une chaîne de décisions complexe m’a alors conduit jusqu’à un McDonalds, où j’ai commandé un inexplicable McRaclette. Les vallée alpines du mauvais emmental ont fondu devant le crépuscule : j’étais heureux, soudain, à Agadir, ville entièrement reconstruite au début des années 60 et laboratoire en béton brut du nouveau Maroc. J’avais adoré, quelque mois plus tôt, le complexe Bonaventure de Montréal, à la moquette épaisse et aux murs rugueux.

J’étais venu là pour un salon du livre, je passais mes journées dans une sorte de ville verticale qui avait été au moment de sa construction, le plus grand bâtiment du monde, descendant jusqu’au hall d’exposition, montant à la piscine sur le toit ou buvant au bar de l’hôtel un étonnant cocktail au jus de palourde avec l’éditeur POL — dont les livres aux couvertures crénelées me ramènent aux couloirs brut de décoffrage de cet hôtel monumental. 

Ce que j’avais préféré du Grand Louvre, c’était les escalators emprisonnés entres deux parois de béton nu de l’aile Richelieu. À Londres j’avais adoré le National Theater.  À Lyon la coque énorme de l’auditorium.  À Delhi l’immense Habitat Center en brique rouge et au chaînage de béton. Je rêve enfin d’habiter dans le long immeuble sur pilotis Vision 80 de la dalle de la Défense. 

J’ai retrouvé toutes ses merveilles architecturales dans un livre que je viens d’acheter, un livre un carton brut à l’iconographie exceptionnelle : SOS Brutalism. Le brutalisme, c’est la voie dans laquelle s’est engagée une partie de l’architecture moderne dans les années 60-70. Une échappatoire aux rigueurs du formalisme, un goût pour le monumental, pour les structures les plus folles rendues possibles par le béton — laissé souvent, d’où son son nom, brut de décoffrage. 

Si l’histoire de l’architecture était un bâtiment, le brutalisme serait tout ce qu’on aurait construit sur les pilotis de la Maison Radieuse du Corbusier, et en s’inspirant, plus spécialement, des gabarits complexes des équipements urbains de son toit-terrasse : c’est du béton qui joue comme un enfant et qui n’aurait pas peur du vide.  Étrangement la France s’est pourtant très peu distinguée dans ce domaine. À l’exception, de quelques centres commerciaux de Claude Parent. Ou, question esthétique plus délicate, de la construction sur son sol du Mur de l’Atlantique. 

Le reste du monde est un émerveillement. On suit pages après pages les aventures du béton autour du globe : bibliothèque des chutes du Niagara, plus sauvage que les eaux tumultueuses, hôtel de Ville de Boston, glorieusement élu chaque année bâtiment le plus laid d’Amérique, Scarborough College de Toronto, plus beau qu’un fort Vauban, Mesa Laboratory de Pei, aux ombres impeccables, pilotis géniaux  du Yamanashi Cultural Center, gradins du Golden Mile complex à Singapour, passerelles du musée d’art de Sao Paolo, façade aveugle de l’AT&T building de New-York, avec si peu de fenêtre que Lynch y a fait apparaître un démon dans un cube de verre, Barbican Center de Londres, enfin, dont le nom évoque la structure étonnamment défensive de cette architecture prétendument agressive, mais plus secrète, plus délicate, plus timide qu’on croirait. 

C’est une architecture, aussi, qui ne manque pas d’humour comme avec ce porte-faux absurde, monstrueux — un moignon de béton retenu par un hauban d’acier — du centre des expositions de Salvador au Brésil.  Dans le genre — un brutalisme poussé jusqu’au maniérisme — ce sont les constructions du bloc de l’est qui l’emportent — si on peut parler encore de bloc devant le spectacle alambiqué d’une telle déconstruction : l’empire vit clairement ses dernières heures, il finira par tomber comme le grand amphithéâtre en porte-à-faux de la faculté d’architecture de Minsk où les structures en Jenga de la maison des soviets de Kaliningrad du ministère des routes de Tbilissi.  

Le brutalisme, c’est que vous allez adorer si vous détestez les bardages, les habillages, les secondes peaux et Jean Nouvel, si vous voulez que le béton soit nu, et presque à l’état sauvage — tout plein des empreintes noueuses du bois de la forêt primaire qui lui a servi de coffrage. Si l’on retrace à gros trait l’architecture de la seconde moitié du XX e siècle, le brutalisme commence à disparaître, d’ailleurs, dans les années 80, remplacé par l’architecture high-tech — celle du Lloyd’s Building de Londres ou de l’Institut du monde arabe à Paris. C’est comme si le coffrage l’avait emporté sur la matière : toutes ses créations sophistiquées et métalliques pourraient avoir servi d’échafaudages ou d’étais à ces grandes coulées de béton en disgrâce. Ou bien être des constructions brutalistes très anciennes, érodées jusqu’à la réapparition de leur treille métallique. Le brutalisme, ce sont les confiseries du temps.

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