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Collection de pièces anciennes.

Le cabinet des médailles

3 min
À retrouver dans l'émission

Les pièces anciennes sont comme des appareils de projection holographique

Collection de pièces anciennes.
Collection de pièces anciennes. Crédits : Leezsnow - Getty

Le tableau qui m’a le plus marqué, à la grande exposition Vinci, n’est pas de Léonard, mais du peintre flamand Hans Memling, un tableau dont le fini irréprochable et la composition aurait influencé le jeune Vinci : c’est le portrait d’un jeune homme, si flamand qu’il ressemble un peu à Hergé, qui se détache sur un paysage idéal aux lointains bleuissants. Ce qui le caractérise, et qui donne son nom au tableau, c’est que le jeune homme tient à la main une pièce à l’effigie de Néron, qu’il présente au spectateur. Contrairement au paysage qu’il tient derrière ses épaules comme le plus moelleux des sacs à dos de randonneur, et dont les différents plans, les cous sinueux de deux cygnes, les courbes d’un petit chemin, les arrondis des arbres convergent dans la même perspective et se nouent au loin, derrière son cou, là où ne nous voyons de face que le nœud qui ferme l’habit du jeune homme, la pièce qu’il nous montre rayonne vers nous, comme un appareil de projection holographique, et nous amène à reconstituer, par dessus la douce image réelle, un diorama mental de l’Empire romain saisi dans sa cruauté maximale : la pièce que tient le jeune homme nous éblouit mieux qu’un miroir.

Pour Walter Benjamin, les collectionneurs possèdent un don prophétique : ils ont la certitude que les objets qu’ils ont rassemblés, et auxquels ils ont confié leur âme, d’autres les rassembleront encore — à cet égard Benjamin témoignait d’une méfiance évidente envers les collections publiques, qu’il accusait de faire manquer cette opération de métempsycose. Je ne peux moi-même sortir de la vieille Bibliothèque Nationale sans longer rue Vivienne, juste avant les Grands Boulevards, les vitrines des numismates, qui me garantissent que ces monnaies demeurent, à côté de l’enfer du cabinet des médailles, encore en circulation, bien des siècles après que le marteau des empires les a frappées  — car la magie des pièces anciennes tient à ce qu’elles n’ont jamais perdu leur valeur,  mais qu’elles ont au contraire subi, à mesure qu’elles vieillissaient, des réévaluations successives : ce statère de Carthage, ce Blanc au soleil de Louis XI ont ici, mystérieusement, encore cours, ces sesterces n’ont subi aucune décote avec l’arrivée de l’Euro. 

Le sentiment passager de décadence, qui me saisit toujours dans le quartier des antiquaires — quelles sont ces créatures à foulard en soie qui ont renoncé aux bienséantes cravates et aux charmes du présent pour devenir des collectionneurs ? — n’est rien, en réalité, par rapport aux décadences autrement plus réelles qu’ont subies au cours du temps les royautés et les empires. Et la nôtre, pour citer encore Benjamin, témoin flagrant du phénomène, ne fera pas exception : “Il y a déjà, sur cette planète, bien des civilisations qui ont disparu dans le sang et l’horreur”. Haut-lieu de décadence, le quartier antiquaire devient soudain, à ces mots, la partie la plus finement ciselée de la médaille commémorative du présent. 

Ce que l’homme du tableau de Memling tient, ce n’est ainsi pas une relique du passé, mais un avertissement : toutes ces horreurs néroniennes reviendront, et la seule garantie que nous avons qu’elles ne se reproduisent pas ne concerne pas, hélas, tout fait l’ordre du temps, mais celui de la collection, la collection comme histoire parallèle, comme histoire messianique — comme histoire dans laquelle chaque collectionneur joue le rôle plein et entier du Messie, et tient dans sa main la petite médaille métallique où une civilisation est venue imprimer, en mourant, le visage de son bourreau.

J’étais là, devant ces pièces, comme le passager d’un riche bateau qui aurait entendu, en s’endormant le mot de “pirate” prononcé sur le pont, et qui aurait vu la peur s’imprimer en lui, et se refermer sur la totalité de son monde comme la soute envoûtante du galion condamné.

Mon seul trésor numismatique, je l’ai ainsi découvert dans le fond d’une armoire en déménageant autrefois le presbytère de mon grand-oncle, une collection de 200 pièces de un Franc, datées de 1942 et frappées d’une francisque — pièces qu’il devait utiliser pour les tombolas de sa paroisse, mais qui possédaient là, éparpillées dans le fond de cette armoire, l’aspect d’un trésor maudit, d’une couche mal décontaminée de l’histoire de France. J’étais là dans les décombres de la Bataille de France, on avait démonté l’armoire pour la mettre dans une mauvaise carriole, c’était l’exode, le pays venait de s’effondrer d’un coup, la ligne Maginot et la forêt de Teutobourg se confondaient déjà, aucune francisque ne nous rendrait jamais les aigles de Varus et là-bas, tout au fond des Pyrénées, Benjamin buvait déjà une ampoule de cyanure. 

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