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Moine bénédictain de l'Abbaye de Tamie

Le célibat des prêtres

3 min
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Je ne peux m'empêcher de trouver étonnant que cette incontestable machine à déceler le génie ait eu pour règle absolue, à travers les siècles, de l'empêcher de se reproduire.

Moine bénédictain de l'Abbaye de Tamie
Moine bénédictain de l'Abbaye de Tamie Crédits : PHILIPPE DESMAZES / AFP - AFP

Il y a un détail amusant dans la biographie de Gregor Mendel, le moine qui a découvert les lois de l’hérédité en croisant inlassablement des petits pois dans le jardin d’un monastère de Brno, en Autriche-Hongrie, au milieu du XIXe siècle. 

Comme beaucoup de moines, il est issu d’un milieu modeste. 

Ce serait un peu grossier, mais on pourrait lui appliquer sa propre méthode, cette typologie à très peu d’entrées, qui lui a permis de mettre le concept de gène en évidence : les petits pois sont clairs ou foncés, petits ou grands, lisses ou fripés ; Mendel est un fils de paysans, il est petit et myope, mais plutôt brillant. 

Son ordination, en 1847, ressemble d’ailleurs à la version divine des expériences qu’il mènera bientôt. L’histoire dit qu’il aurait d’ailleurs aimé élargir son champ d’expérience, et passer des petits pois aux souris — ce à quoi sa hiérarchie devait s’opposer : la manipulation du vivant entraînait déjà la condamnation de l’église. 

Il ne faut cependant pas tomber ici dans la caricature : le monastère de Brno appartenait à l’ordre des augustiniens, qui attachait un prix important à la formation intellectuelle des moines. 

Et c’est là où l’histoire devient amusante : la cause indirecte de la découverte des lois de la génétique a été l’incroyable nullité académique de Mendel. Quand sa hiérarchie l’a prié d’aller passer à Vienne des examens d’entrée à l’université, le résultat a été catastrophique. Mieux, ce sont précisément ses lacunes en biologie qui ont alors interloqués ses examinateurs : « Le candidat semble ignorer totalement la terminologie classique, il nomme les animaux en allemand ordinaire et la nomenclature systèmique lui échappe. » 

Mendel n’aurait pas été loin de prendre le dauphin pour un poisson et la chauve-souris pour un oiseau. 

La chose est savoureuse, si l’on pense à la façon dont la génétique, depuis un demi-siècle a largement contribué à redéfinir l’arbre phylogénétique du vivant : les champignons se sont ainsi rapprochés des animaux et les archées éloignées des bactéries. 

Emmeler des espèces : c’est précisément ce que fera Mendel, à son retour de Vienne, dans son jardin de Brno. 

On tient avec Mendel l’exemple peut-être le plus convaincant de la théorie développée par le physicien Freeman Dyson dans son livre Le scientifique comme rebelle : on voit  presque Mendel s’élever comme une légumineuse géante au dessus du petit potager de son monastère. Une légumineuse qui publia, comme une plante mise à sécher entre les pages d’un dictionnaire, quelques articles révolutionnaires dans une revue de botanique, avant de reprendre une vie monastique normale — on sait d’ailleurs que Darwin était abonné à cette revue, qu’il annota quelques pages en amont de l’un des articles de Mendel, mais qu’il manqua celui-ci : c’est le plus spectaculaire cas de sérendipité raté que je connaisse. 

A moins que l’histoire de l’Eglise, cette pépinière de génie, en soi un autre, encore plus grand. 

Il serait de prime abord malhonnête de ne pas voir dans l’Eglise l’une des plus puissantes, sinon le principal, organisme de recherche de tous les temps. Inutile, même, de remonter à un âge d’or médiéval ou d’exhiber les noms de Mersenne ou de Copernic, il suffit, plus récemment, de penser aux travaux de paléontologie de Teilhard de Chardin,  ou à George Lemaître, le chanoine belge qui fut le premier à conceptualiser la notion de big-bang. 

Mais, repensant aux lois de la génétique, je ne peux m'empêcher de trouver étonnant que cette incontestable machine à déceler le génie ait eu pour règle absolue, à travers les siècles, de l'empêcher de se reproduire. 

Je ne connais pas d'institution qui ait à ce point, alors qu’elle avait tous les outils non pas tant pour le faire que pour en concevoir le projet, ait été si mauvaise en eugénisme. 

C’est d’autant plus bizarre que l’amélioration de la race humaine était, clairement, dans ses statuts. 

Je ne veux pas m’engager dans un débat théologique compliqué, mais je voudrais juste relever une autre forme, tout aussi mystérieuse, de bêtise : celle de ma classe sociale, les urbains cultivés avec enfants, qui ne manquent en apparence de rien mais qui, quand ils se rencontrent, ne parlent que de la carte scolaire et des différentes stratégies qu’ils ont commencé à déployer pour que leurs enfants héritent de leur génie. 

Je ne sais qui, de ceux-là ou de l'Eglise, a raison, mais je remarque que ce sont les derniers qui luttent aujourd'hui, avec une grâce et une mauvaise foi touchante,  avec le démon le plus pervers qui soit : le démon du déterminisme social. 

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