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Fumeur

Le cerveau

3 min
À retrouver dans l'émission

La littérature est une drogue hallucinogène de qualité médiocre.

Fumeur
Fumeur Crédits : PYMCA - Getty

Je n’ai jamais pris de LSD, jamais mangé de champignons hallucinogènes. C’est un petit regret : même Steve Jobs en recommandait la consommation : l’un des effets secondaires de l’acide, passée l’apparition de bouches au milieu du front et la transformation des mains en delta d’où s’écouleraient des milliers de doigts, pourrait expliquer la germination d’une pomme en un arbre estimé aujourd’hui à plus d’un trillion de dollar —une hallucination enseignée en école de commerce. 

Je ne me suis jamais laissé tenter. Ou plutôt j’ai développé à la place mon propre psychotrope : je suis devenu un expert dans l’art moins controversé de la sieste et des rêves contrôlés. 

Il s’agit de développer, pour s’endormir, une vision plaisante, une obsession agréable, un circuit neuronal à peu près autonome et de le pousser doucement dans les mangroves du sommeil. 

Les indiens d’Amazonie visualisaient avant la chasse des buissons de curare qu’ils n’avaient encore jamais vu et qui leur apparaissaient le lendemain à l’emplacement rêvé. 

Je n’en suis pas encore à ce degré de précision, ni de la Silicon valley, ni des indiens d’Amazonie, mais je sens année après année que mes rêves s’améliorent.

Pour être tout à fait honnête je préférais d’ailleurs écrire mes romans en dormant : ils seraient plus gracieux, plus fluides, plus cohérents peut-être — la littérature est une drogue hallucinogène de qualité médiocre. 

Je m’exerce pour l’instant avec des objets plus petits : je cherche en m’endormant des idées de chronique. Cela ne se voit presque jamais hélas mais j’ai un idéal platonicien de la chronique : ce devrait comme une idée, une idée entière et vivante qui se laisserait déraciner et transplanter sans mourir — un rêve communicable. 

Je m’étais endormi cet après midi là en revoyant le GIF d’une opération de micro-chirurgie sur un grain de raisin : trois bras articulés découpaient un morceau de peau convexe puis s’attachaient à le recoudre, bord à bord, avec exactitude. 

Je me suis mis à imaginer des bras de plus en plus petits qui cueilleraient des neurones comme des fleurs des champs. 

J’avais vu justement les images d’une prouesse récente de la bio-imagerie qui montraient pour la premières fois les circuits neuronaux autrement que sous la forme confuse d’un superamas de galaxies, ou sous celle, bourdonnante et bleutée, d’un piège à mouche électrique. Les neurones étaient cette fois impeccablement rangés,  comme des lotissement lacustres de la banlieue de Miami. 

Cela ressemblait, aussi, à ces plaques de silicium irisées, fraîchement gravées et encore dégoulinantes d’acide qui ont été le premier visage médiatique de la révolution informatique. 

Les interfaces neuronales n’avaient été si proches et je me suis endormi aussi facilement que je me serais téléchargé. 

Je me suis réveillé en sursaut quelques secondes plus tard : j’avais eu une idée et il fallait absolument que je la note sur mon téléphone — on ne fait hélas pas tellement mieux encore en terme d’implants grand public. 

Le temps de l’attraper l’idée avait déjà fané — c’était comme ces bouquets de pissenlit que j’essayais de faire enfant et qui ne supportaient jamais l’expérience du vase, sans doute à cause de leur tige trop grosse pour faire monter l’eau par capillarité. 

Les conduits de la vie consciente étaient eux aussi trop lâches pour tenir la tête éblouissante de mon idée. 

Il s’agissait d’une résolution révolutionnaire du vieux problème de l’âme et du corps : Descartes, Spinoza et Malebranche mis échec et mat. 

L’esprit y était quelque chose comme le sens du cerveau, quelque chose qui lui permettait presque de se toucher lui-même en utilisant la pensée comme médium. 

La pensée avait quelque chose de simple et de tactile. 

La pensée fonctionnait comme les moustaches d’un chat. 

Car les moustaches de chat, pour lui dire s’il pourra se faufiler dans un espace étroit, devaient être asservies au volume de son abdomen. Elles devaient implémenter ainsi, de façon naturelle, une valeur de pi, voire quelque chose de plus complexe, lié à leur forme logarithmique tombante et au nombre d’Euler. 

C’était à peu près tout ce dont je me souvenais, et c’était bien moins rationnel que dans mon souvenir — comme si la pensée n'était qu’une forme dégradée du rêve. 

Et que tous nos efforts, métaphysiques, scientifiques et littéraires, n’étaient que des tentatives, d’avance condamnées, de retrouver cet état halluciné d’inconscience. 

Chroniques
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4 min
La Chronique de Jean Birnbaum
La chronique de Jean Birnbaum du jeudi 13 septembre 2018
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