LE DIRECT
Un utilisateur de trottinette électrique

Le Christ à trottinette

3 min
À retrouver dans l'émission

De toutes les critiques adressées aux trottinettes électriques la moins recevable me semble bien celle-ci : on y aurait l’air ridicule. En vérité, rien n'est plus noble que la posture du trottinettiste.

Un utilisateur de trottinette électrique
Un utilisateur de trottinette électrique Crédits : Cottereau Fabien - Maxppp

Il y avait l’autre jour une trottinette électrique en haut de ma rue et c’était beau comme une représentation du Golgotha après qu’on en eut détaché le Christ. 

Spontanément, j’ai pensé au roman de G. K. Chesterton La sphère et la croix, dans lequel l’écrivain anglais oppose les fausses perfections du globe a l’asymétrique croix chrétienne — à la croix chrétienne géométriquement insauvable, et qui devait pourtant servir de véhicule au Sauveur, quand ne roulait sur la sphère que le démon équilibriste. 

De toutes les critiques adressées aux trottinettes électriques la plus ridicule me semble bien celle-ci : on y aurait l’air ridicule. 

Il y a vingt ans déjà, à l’apogée des trottinettes en aluminium à guidon droit, commercialisées alors par le fabricant suisse Micro, les chroniqueurs et les comiques, dont le rejet de la nouveauté constitue en général la passion première et mécanique, s’étaient amusés de ce que l’homme moderne, à l’aube du troisième millénaire, traverse la dalle de La Défense à trottinette plutôt qu’en voiture volante — les conservateurs en France ont toujours voué un culte excessif à La Défense, envisagé comme le laboratoire du mal, jusqu’à considérer souvent le cadre qui y travaille comme le dernier des sauvages, un sauvage à exterminer au plus vite par la froide ironie, la froide ironie comme version de droite de la révolution marxiste. 

Être anar de droite en France encore aujourd’hui, c’est avoir pour combat principal l’abolition des trottinettes. 

Au nom de la posture principalement — on ne s’abaisserait pas à s’y pencher sous l’angle écologique ni sous l’angle social : le trottinettiste ferait un peu pitié à voir. 

Au pays du ridicule, le coup pourrait porter. 

Mais je cherche en vain en quoi cet élégant moyen de transport relèverait du ridicule. 

Ses plus acharnés adversaires semblent par exemple vouer un culte à l’équitation. Mais il me semble objectivement beaucoup plus ridicule de pratiquer le trot enlevé, ou de se pencher amoureusement sur l’encolure d’un cheval au galop.

Les pieds posés sur la planche d’une trottinette, presque en troisième position de danse classique, les hanches un peu tournées et les épaules droites, comme un escrimeur je sens intuitivement que j’ai plus d’allure que toute la Garde républicaine, que tous les cavaliers du Cadre Noir de Saumur. 

Cela n’est pas l’ubiquité encore, mais il y a dans le mouvement de translation immobile du trottinettiste une fierté qu’on n'avait pas revue depuis l’apparition, trop vite oubliée, du monoski dans les années 80 : une élégance contenue, un classicisme que les mouvements visqueux du surf n’ont jamais réussi à égaler. 

Je descendais autrefois la rue du Faubourg-Poissonnière à rollers en gardant mes pieds bien parallèles et concentrant, invisibles, dans les muscles de mes cuisses et les ligaments croisés de mes genoux, les composantes baroques de ma trajectoire, ne laissant rien deviner de ces tensions à l’extérieur : tout le plaisir était, dans cette morsure musculaire, dans cette façon que j’avais de contrebalancer intérieurement les courbes de la rue pour ne présenter au monde que ma posture imperturbable. 

Et tout cela, je l’ai retrouvé à trottinette — les sentiments christiques en plus. 

Inutile de revenir sur le désastre postural de l’automobile, qui nous force à nous asseoir presque par terre, humiliation qui suffit à elle seule à expliquer le recours orthopédique au SUV. 

La trottinette est, aujourd’hui, dans les villes denses de la vieille Europe, le concurrent direct du métro, du métro creusé de plus en plus profond et aux ruptures de charge incessantes, du métro qui hache la ville et la foule comme la vis d’Archimède d’une machine à saucisse. 

On voit parfois, autour d’une table faite de deux cartons posés en équilibre, des joueurs de bonneteau tenter d’arnaquer les passants à la sortie des stations de métro, des passants qui passent en général sans s’arrêter mais qui ignorent que la ville moderne joue à la même chose avec eux, en les attrapant sous les auvents de ses métros, en les redistribuant d’un coup à l’autre bout de la ville, sous un gobelet identique à celui qui les avait une première fois gobés. 

La trottinette est ainsi loin d’être la pire des solutions de mobilité d’aujourd’hui : elle entretient au contraire avec nos corps un rapport d’intimité étrange, entre le tapis volant et le vélo, le rêve moderniste du trottoir roulant et quelque chose de plus obscur, aussi, l’idée d’une bête qu’on saisirait par les cornes et qui nous emmènerait, comme dans une légende mythologique sur l’origine des croissants de Lune, à l’autre bout du monde, ou mieux, à quelques kilomètres, sur un trottoir noir et appétissant. 

par Aurélien Bellanger

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......