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Illustration microscopique du virus Covid-19

Le coronavirus ou la pandémie comme esthétique

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Le coronavirus manque de chair. Son nom de bière mexicaine ou d’émission comique incite à rire — loin du saisissant SRAS ou de l'indétrônable VIH des années 1980. COVID-19, son nouveau nom, sonne un peu mieux, mais cela aurait tout aussi bien pu être le nom d’une porn star.

Illustration microscopique du virus Covid-19
Illustration microscopique du virus Covid-19 Crédits : Fpm - Getty

Je regrette l’époque où l’on donnait des virus de jolies descriptions simplifiées : le VIH de mon enfance ressemblait au mieux à une châtaigne, au pire à un oursin. Il fallait considérer ses pointes comme le kit d’outils d’un cambrioleur, par lequel le virus, en une série d’opérations simples, parvenait à forcer la serrure de la cellule. 

La clé de la bataille étant là, et on s’est mis à zoomer sur ces pointes — bientôt réduites, émoussées, plutôt, à des enzymes tourbillonnantes. On tombait là dans une dimension fractale, la virologie acquérait quelque chose de vertigineux : les virus d’aujourd’hui ressemblent à de longs rubans emmêlés au milieu desquels flottent de mystérieux tubes et des centaines de molécules éparpillées. 

On a plus trop envie soudain de devenir biologiste : le chaos du vivant apparaît colossal, le geste mécanique du laborantin, avec sa pipette électrique extralarge, semble soudain insuffisant.

La crise de la représentation semble à stade dépasser la crise sanitaire. 

Le coronavirus manque de chair. 

Son nom de bière mexicaine ou d’émission comique incite plutôt à rire — loin du saisissant SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) de 2003, de l'indétrônable VIH des années 1980. COVID-19, son nouveau nom, sonne un peu mieux, mais cela aurait tout aussi bien pu être le nom d’un produit financier ou celui d’une porn star : c’est assez peu spécifique. Je n’ai jamais eu aussi peu peur de mourir, ce qui, en période de pandémie, est le plus inquiétant. 

Avec un sens aigu de la mise en scène les autorités chinoises ont heureusement entrepris de redonner aux virus leur forme moderne — ou bien postmoderne serait-on tenté de dire, en revisitant la vieille controverse qui avait opposé, il y a déjà plus de 30 ans, Bruno Latour aux tenants les plus intransigeants du réalisme scientifique : non, prétendait celui-ci, nous n’avons jamais vu, nous ne verrons jamais le vaccin contre la rage, de même que nous ne verrons jamais, même en forçant l’entrée du pavillon de Breteuil, le mètre authentique. Car il s’agit dans les deux cas d’objet diffus, distribués dans l’espace public, dont l’existence est à peine plus clairement instanciée dans une cloche à vide ou dans l’éprouvette d’un laboratoire que dans la quantité de rapports, récits de voyages, analyses cliniques d’inoculation qui ont permis d’introduire le nouvel acteur dans le champ social.

Peu nous importe au fond la question épineuse de la forme du virus — celle-ci ne concerne en tout cas qu’une toute petite portion du champ de bataille. 

On aurait tout avantage, comme en avait justement décidé le gouvernement chinois, d’agrandir l’enveloppe corruptrice du virus jusqu’à lui donner, par exemple, les dimensions d’un hôpital — et de remplacer ainsi les spires compliquées de son enveloppe par une armée de pelleteuses aux têtes busquées comme les antiques becs à pressoir des flacons de solutions hydroalcooliques venus du temps du SRAS. 

Et peu nous importait que les images que des drones de propagande ramenaient du chantier soient clairement fantaisistes — autant de pelleteuses dans un espace aussi petit, elles allaient forcément se gêner — car le virus devenait ainsi superbement visible, et dès lors facilement combattable.

L’idée de quarantaine elle-même, en déplaçant le problème du champ un peu fermé de la chimie moléculaire à celui plus ouvert de l’urbanisme, a quelque chose de rassurant — comme ce vaisseau fantôme rempli de malades que les plus paranoïaques d’entre nous ont dû rêver de torpiller.

La pandémie avait gagné là quelque chose d’épique qui lui manquait jusque là. C’était nous, ou le virus. C’était les capacités d’intrusion de celui-ci contre nos capacités de défense. Espèce contre espèce. Chacun avait sa chance : la théorie de l’évolution comptait paisiblement les points.

Mieux, le virus sembla, un temps, redéfinir la forme perdue du monde. Ce fatras de déterminations diverses qu’on nomme pompeusement le social, cela n’était, du point de vue du virus, qu’un copieux labyrinthe où pousser ses attaques inconscientes. Nous étions nus, soudain. Et si en dernier lieu nous ne voulons pas qu’il gagne, c’est moins par peur de disparaître que par fierté spéciste de ne pas être vaincu par un ennemi dépourvu d’intention — mais si le virus était conscient, il nous trouverait sans doute aussi stupidement immanents que lui-même, et réduirait nos triomphales pelleteuses à des gros amas de molécules maladroites.

Mais déjà on apprend que Venise est touchée, et que le virus, esthète, a muté pour prendre la forme d’un masque de carnaval — signe certain de son agonie prochaine : on ne se compromet pas, en tout cas pas dans le monde humain, aussi lourdement avec le kitsch sans en payer les conséquences.

par Aurélien Bellanger

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