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Passerelle des deux rives

Le couple franco-allemand

13 min
À retrouver dans l'émission

Un jour je suis allé en Allemagne à pied

Passerelle des deux rives
Passerelle des deux rives Crédits : Sebastien Bozon - AFP

Un jour je suis allé en Allemagne à pied. 

J’étais à Strasbourg, c’était en réalité plutôt facile. 

J’avais fait l’Europe la veille en remontant le cours de l’Ill jusqu'à la grosse ventouse grise du parlement, qui faisait écho à la dizaine de tentes igloo installées au bord du canal — un mélange de réfugiés qui demandaient le respect de leurs droits, de minorités qui réclamaient l’autodétermination et de libéraux hardcores que leur refus de cotiser à la sécurité sociale avait conduit trop loin. J’avais aussi été impressionné, en tournant à gauche après le parlement dans une petit rue résidentielle aux maisons en pain d’épices de voir flotter cette grosse méduse métallique au-dessus d’elles. Quelques-unes, touchées par son venin, s’étaient d’ailleurs déjà métamorphosées en représentations consulaires. 

L’Allemagne résistait mieux à cet intéressant phénomène de domestication technocratique : autant la rive occidentale du Rhin était difficile, industrielle et chaotique, autant la ville de Kehl présentait, devant ses vastes villas, de longues et paisibles pelouses en pente douce. 

On était là, clairement, dans la partie huppée de Kehl, peut-être même dans les beaux quartiers de Strasbourg, si le concept de métropole franco-allemande avait vraiment pris — les travaux de ligne de tramway transfrontalière étaient en voie d'achèvement. 

Mais il était étonnant que l’Allemagne se soit mise, à ce point, en position d’observatrice : ces longues pelouses, ces baies vitrées et ces balcons me paraissaient un peu excessifs, étant donné la qualité du paysage. À moins qu’il existe une plus-value spéciale : de ces maisons, vous pourrez apercevoir la France, vous n’en reviendrez pas, c’est un spectacle certes difficile, mais quel délice, en retour, de vous sentir du bon côté du fleuve, vos penchants cathartiques assouvis par ce remuant chaos latin.

Je suis d’ailleurs revenu dans mon pays d'origine par une passerelle piétonne, dont la légèreté structurelle apparente était symboliquement alourdie par les milliers de cadenas des discours qu’on y avait prononcé à la gloire de la réconciliation franco-allemande — on dénonce, trop, quand on parle d’Europe, la langue grise de la technostructure, quand il faudrait parler de langue rose, une langue toute pâteuse encore des pelles échangées entre de Gaulle et Adenauer, Giscard et le chancelier Schmidt, Mitterrand et le fabuleux Helmut Kohl, à la carrure de géant et à l’haleine mentholée.

Un petit monument a très vite attiré mon attention, dans la partie française de ce Jardin des deux Rives : une carte de France, gravée sur un petit autel, signalait que c’était là que je ne sais plus quel géomètre avait tenu par la pointe le dernier triangle de sa carte complète de la France. 

En tant que Français, c’est le genre de monument qui m’enchante : le joli peuple que voilà, rationnel et fantasque, quelle tristesse d’avoir dû s’arrêter là, quand il restait tant à faire, toute une Europe à conquérir. Et j’ai vraiment senti, pendant quelques secondes, de la sympathie pour la grande Europe de Napoléon, pleine de départements et de sous-préfectures, de l’Elbe jusqu’au Tibre.

Si j’étais Allemand, oui, ce monument me terrifierait. Le savoir là si proche de ma paisible pelouse en pente, ce serait comme d’être condamné à revivre sans fin la pire journée de Hegel : l’entrée de Napoléon à Iéna.

On connaît les démoniaques débordements dont est capable la calme Allemagne, l’histoire les a rendus très explicites, mais on est sans doute trop bienveillant avec cet insupportables panache et ce dangereux entêtement que nous considérons paresseusement comme nos plus jolies vertus nationales : Napoléon, vu de la sage Angleterre, n’est pas un moindre démon qu’Hitler — même si son caractère et son projet étaient infiniment meilleurs.

C’est d’ailleurs Chesterton qui l’a le mieux dit, lucide sur les dangers des deux attitudes, là où nous tendons naturellement à nous pardonner ce caractère agité et fantasque qui tient le Rhin pour une péripétie, et non comme un garde-fou : “L’absurdité qu’on appelle Allemagne corrigera l’insanité qu’on appelle France.”

Et Chesterton d’ajouter, peu prémonitoire — nous sommes en 1908 — que la rivalité franco-allemande a quelque chose de providentielle — idée pour le moins balayée par l’histoire.

À moins de considérer, avec le dernier Girard, celui d’Achever Clausewitz, que cette rivalité n’est pas destinée à s’épuiser dans l’histoire, car elle possèderait une dimension religieuse cachée.

Il faudrait revenir 500 ans en arrière, au moment où François 1ier envisage de se porter candidat au Saint-Empire.

La chose a du paraitre tellement monstrueuse à Dieu que pour faire diversion, et au risque de se mettre en danger lui-même, il a du lancer Martin Luther à travers l’Europe, comme un contre-feu éternel à l’idée d’empire européen. 

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