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Une pompe à essence Diesel

Et si le diesel, comme un vulgaire Sauternes, était devenu à son tour un produit de luxe ?

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J’ai bêtement cru aux publicités de mon enfance, en pensant que les produits de luxe, ce serait pour toujours le foie gras, les vins liquoreux et le saumon — jamais je n’aurais cru qu’ils seraient rejoints par le malodorant diesel.

Une pompe à essence Diesel
Une pompe à essence Diesel Crédits : Francesca Sarchione / EyeEm - Getty

Enfant, j’adorais lire Auto Plus, le tabloïd de la bagnole.

Tester les températures de sept voitures identiques, mais de couleur différente, en plein soleil, pour savoir laquelle chauffait le plus vite : tout ce que je sais du journalisme d’investigation, c’est dans Auto Plus que je l’ai appris. Faire Paris-Rome avec un seul plein, au volant d’une Citroën AX : tout ce que je sais du gonzo journalism, c’est dans Auto Plus que je l’ai découvert. Photographier au téléobjectif la nouvelle Clio à travers le grillage d’un parking de Guyancourt : tout ce que je sais du métier de paparazzi me vient encore d’Auto Plus

Se poser les bonnes questions et monter un protocole d’enquête pour y répondre, comme de savoir combien de temps une voiture peut tourner au point de ralenti : c’est encore Auto Plus qui m’a initié à la méthode scientifique. 

Apprendre à déplier un cintre pour attraper le bouton de fermeture de la portière de la voiture à l’intérieur de laquelle on a oublié ses clés : c’est encore à Auto Plus que je dois de m’être extrait en pensée des situations les plus délicates. 

D’ailleurs, l’actualité ressemble parfois à une anthologie des meilleurs articles d’Auto Plus, comme lorsqu’un homme s’est retrouvé fatalement enfermé, sans ses clés, dans sa propre voiture garée en plein soleil : la fermeture centralisée des portes ne pardonne pas sur les Audi récentes.

Tout concourait aussi, pour celui qui sait lire Auto Plus entre les lignes, à ce que le futur de l’automobile ne soit pas seulement le domaine réservé d’Elon Musk mais qu’il inclue aussi des scènes plus rocambolesques, comme la récente fuite du PDG déchu de Renault dans une malle japonaise : à la fois rétrocession du monde de l’automobile - étymologiquement domaine des objets animés - au monde de la prestidigitation, et souvenir impromptu, comme si la marque au losange retombait avec son ancien PDG en enfance, d’une course de caisses à savon aperçue un jour sur une route des Cévennes — le genre d’événement qui aurait pu donner lieu à un reportage d’été dans Auto Plus

J’ai vécu pourtant, sous une averse abominable en forêt de Brotonne, une aventure automobile inédite, que n’avaient pas cartographiée les Auto Plus de mon enfance : un voyant inconnu s’était allumé sur mon tableau de bord, affichant les quatre lettres bleues, inexplicables, du mot Urea. Il a fallu sortir le livret d’entretien pour décrypter le mystérieux message, et compléter l’enquête par une instructive lecture des forums automobiles. 

J’ai ainsi découvert l’existence du système adBlue, dont j’avais jusque là naïvement cru, en lisant ce mot sur le hayon arrière de mon véhicule, qu’il s’agissait de son nom, alors qu’il désignait, ab minima, d’un dispositif de contournement alchimique - sinon de fraude - des normes anti-pollutions.

Il existait ainsi une trappe, cachée sous la moquette du coffre, qui donnait accès à un réservoir secret — le réservoir d’adBlue. Et le voyant sur mon tableau de bord, comme un lapsus révélateur, était parfaitement honnête quant à la composition de ce mystérieux liquide : il s’agissait bien d’urée, le principal composant de l’urine.

J’avais cru bêtement aux publicités Labeyrie de mon enfance, et je pensais que les produits de luxe, ce serait pour toujours le foie gras, les vins liquoreux et le saumon — jamais je n’aurais cru qu’ils seraient rejoints par le malodorant diesel. 

Des sous-traitants automobiles à l’ingéniosité perverse avaient alors imaginé, pour répondre au durcissement de la réglementation européenne, qui imposait une réduction drastique des particules fines émises, d’habiles dispositifs de contournement de celle-ci, à la moralité plus ou moins douteuse, comme ce boîtier truqueur, mis au point par l’équipementier Bosch pour Volkswagen, et qui serait amusant comme une carte dans la manche, s’il n’avait, peut-être, des dizaines de morts d’enfants asthmatiques sur sa conscience électronique : on n’échappe pas si facilement à son destin, quand on a été le constructeur préféré du Führer. 

Plus étonnante avait été la réponse de l’équipementier Plastic Omnium à la crise du diesel, avec, improbable et cronenbergien retour à la chimie organique, l’adjonction de cette urine au nom bleuté dans les pots catalytiques, pour convertir les trop coupables oxydes en vapeur d’eau inoffensive. 

J’ai ainsi cédé à l’appel du voyant bleuté, et suis allé faire mon premier plein d'adBlue chez un concessionnaire, avec l’impression réconfortante d’avoir perpétué là mon droit inaliénable à rouler en diesel. 

Je me suis cependant demandé ce qu’Auto Plus, avec son inaltérable bon sens, aurait pensé de l’adjonction d’un nouveau fluide à l’équation automobile, un fluide qui nous ramenait étrangement à l’ère révolue de la locomotion hippomobile. 

par Aurélien Bellanger

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