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Brunch souriant

Le dimanche est mort

3 min
À retrouver dans l'émission

Les gens détestent tellement le dimanche qu’ils ont inventé le brunch pour ne lui laisser aucune chance.

Brunch souriant
Brunch souriant Crédits : Maskot - Getty

Le brunch, c’est la combinaison des deux seules choses que je détestais faire enfant, quand j’allais à la campagne : aller à la messe à 11h et enchaîner sur un interminable déjeuner qui durait jusqu’à l’heure du goûter, le fromage jouant le rôle de la quatrième page du livret de la messe : c’était le moment où on entrevoyait enfin la possibilité que tout cela finisse. 

Mais à travers le brunch, tentative malheureuse de laïcisation du dimanche, nous avons été jusqu’à retirer cet espoir à nos enfants. Ils cherchent, en vain, des signes, dans l’infini recommencé d’une carte diabolique, le passage du sucré au salé, des jus détoxifiants à l’alcool, du kiwi au bacon. Mais le brunch est un repas effondré, terminal, il n’a pas de structure et pas de fin, c’est le mal incarné, lancinant, tentateur, éternel. 

Pour pouvoir échanger librement sur les différents aspects de leurs gueules de bois finissantes les parents téléchargent des applis pour leurs enfants, qui se mettent à colorier des sortes de petits vitraux affreux par aplats de couleurs.

Vers 16 heures on se décidera enfin à aller au parc, au cinéma en plein air ou au marchand de glaces.

Les métropoles dominicales se prennent pour des parties de campagne et ralentissent jusqu’à la limite du supportable.

On marchera si lentement que la balade apparaîtra même aux enfants en bas âge une parodie atroce. 

On marchera aussi lentement que l’on peut pour rivaliser d’épuisement avec les autres promeneurs — une lassitude de dandy, une façon si spécialement traînante d’avancer qu’à la voir aucun doute ne subsiste : ce n’est pas la marche d’un prolétaire épuisé mais celle de quelqu’un qui a eu une grosse semaine. Cette violente lenteur est sa façon de se déclarer maître du temps, et l’esclave volontaire de ses enfants.

C’est la marche de quelqu’un qui ne connaît du prolétariat que l’image en amorce de plan du chauffeur Uber qu’il a devant lui toute la semaine. 

On arrive enfin, au terme de cette marche socialement si pesante, à l’objectif fixé. 

C’est un grand espace neutralisé, un quai, une friche, une zone de rencontre pour circulation douce ; c’est l’occasion rêvée pour essayer enfin ces jolies trottinettes électriques avant que les gilets jaunes les aient toutes immolées par le feu comme des bêtes à cornes.

J’avais choisi, ce jour-là, d’aller passer mon dimanche sur le caillebotis du toit de la BNF : j’accompagnais ma fille à une expérience de réalité virtuelle à la pointe occidentale du MK2 de l’esplanade — l’essence la plus raffinée du déplacement alternatif, il était prévu qu’elle vole au milieu des dinosaures sur une sorte de ventilateur amélioré.

La salle ressemblait à un antique carrousel. Des casques de réalité virtuelle pendaient, comme des chevaux, dans un espace circulaire. J’avais le droit, comme sur un manège, de l’aider à s’installer, mais je devais ressortir avant que le spectacle commence, pour ne pas la gêner dans ses mouvements.

Elle a testé les huit mondes immersifs : la boxe, le sabre laser, les raquettes et la peau de Thomas Pesquet.

Dans le même temps sa petite sœur, que j’avais dû exfiltrer, s’était prise de passion pour une sorte de torche préhistorique qu’elle brandissait, farouche, entre les tours de verre interdites, et dont elle s'émerveillait qu’elle soit, selon l’extrémité qu’elle considérait, “sale et pas sale”. Je lui aurais volontiers raconté l’énigme du tisonnier de McTaggart, cet objet simultanément chaud et froid, sur lequel le métaphysicien faisait reposer sa démonstration de l’irréalité du temps, si un spécialiste de l’irréalité de l’espace n’était pas sorti pour m’avertir que l’objet était franchement trop sale pour rester dans la main d’un enfant.

Il gardait mon autre fille en otage dans un monde parallèle, j’ai préféré ne pas le contrarier.

La confiscation du flambeau devait cependant la mettre dans un état de profonde détresse cognitive — une crise de larme inarrêtable.

M'enquérant de la santé mentale de l'aînée, au terme de huit expériences encore plus radicales de confiscation de la réalité j’ai été rassuré par son sourire. Jusqu’à ce que je découvre sur son bras huit énigmatiques échardes parallèles, presque l’équivalent d’un code barre. 

C’était ma faute, en fait. On était arrivé en avance et je l’avais fait tourner par les pieds sur la grande esplanade en bois exotique.

Je crains que tout ce dont elle se rappelle de sa première expérience de réalité virtuelle soit ces 8 échardes d’ipé du Brésil qui se sont plantées dans son bras quand elle a essayé de ralentir. 

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