LE DIRECT
Laurent Gamelon et Patrick Bruel sur le tournage de 'Profs' en 1985

Pour faire un film choral, il faut au minimum trois stars

3 min
À retrouver dans l'émission

A quoi bon avoir une star si c’est pour la faire embrasser un laideron à 50 000 euros ?

Laurent Gamelon et Patrick Bruel sur le tournage de 'Profs' en 1985
Laurent Gamelon et Patrick Bruel sur le tournage de 'Profs' en 1985 Crédits : Jacques PRAYER - Getty

J’ai allumé ma télé l’autre soir. Il y avait un couple qui se disputait au premier plan et au loin, un peu flou, un peu gros mais léonin encore, Bruel qui se resservait du vin rouge dans une cuisine américaine. L’appartement était grand comme une piste d’atterrissage et des bougies parfumées, disposées avec art dans toute la profondeur du champ. Il aurait permis à un A380 de s’y poser sans risque même en plein black-out. Des tâches de couleurs, enfin, au premier plan, signalaient à gauche la présence d’une jeune fille blonde électrisante, cause probable du départ de Bruel vers les confins alcoolisés de l’image, et à gauche celle d’un homme à qui la calvitie, même floutée, laissait assez peu de chances. 

Aucun doute j’étais devant ce que le cinéma français sait faire de mieux, j'étais devant un film choral, et j’étais même tombé au milieu de son traditionnel climax, j’étais devant la grande scène du dîner, du dîner entre amis comme réinvention du chœur antique, du vaudeville et de la comédie de mœurs.

Tout allait être dit, dans quelques instants, les couples allaient être défaits par les amants dans les placards des historiques d’appel, des désirs anciens allaient se rallumer, en cuisine, aussi facilement que des assiettes sales sortiraient, intactes et frêles, de l’eau savonneuse, des mains adultérines allaient se frôler sous la table, des amitiés seraient bientôt brisées et Bruel, au loin, remonté par le Saint-Emilion que lui avait vanté, un peu auparavant, l’homme chauve du premier plan, son meilleur ami, Bruel redevenu pour un instant, plus Dylan que Sarkozy, la machine de guerre qu’il avait été au temps de la Bruelmania, Bruel fondrait bientôt sur la blonde en amorce de plan.

On suivrait dès lors leurs amours compliquées à Marrakech ou à Deauville, dans des Uber ou dans des taxis, dans des restaurants étoilés ou dans des petits bistrots romantiques — tout dépendrait un peu du budget du film.

Car l’un des plus intéressants paradoxes du film choral, c’est que plus ses acteurs auront été payés, moins il y aura de budget pour les décors et les scènes d’extérieurs. Plus ils seront riches à la ville moins ils le seront à l’image : le film choral tend inexorablement vers le communisme intégral — hommes et femmes habillés tous pareils et aux moeurs aussi libérés qu’ils se seront progressivement libérés des bien matériels jugés trop coûteux par l’équipe déco.

Un film choral cohérent, du point de vue, étroitement comptable, de la production, devrait en tout cas, au minimum, se dérouler entièrement dans une chambre de bonne, et permettre à ses protagonistes de tous s’acheter des lofts à Saint Germain des Prés.

D’où, longtemps, avant que l’hégémonie de la cuisine américaine n’oblige à allouer quand même un peu d’argent aux décors, ces scènes dans des cuisines minuscules et isolée qui ont longtemps fait la renommée du cinéma français, et dont Cuisines et dépendances demeure l’archétype. Le film dont l’intrigue  tournait, en 1993, autour de la présence d’un ami longtemps perdu de vue et devenu une star de la télévision, a connu d’ailleurs un remake inavoué, en 2005, avec L’anniversaire, où Lambert Wilson jouait cet ami devenu si riche, grâce à la télévision, que le dîner était donné dans un riad à Marrakech, et que la cuisine, connue de ses seuls domestiques, pouvaient se payer le luxe de demeurer invisible.

C’était sans doute une façon de marquer avec éclat la rupture du cinéma français avec la tradition de la scène de cuisine, et on est revenu très vite à des configurations spatiales moins exotiques, et moins risquées pour les cachets des acteurs. 

Le montage financier d’un film choral doit cependant rester cauchemardesque : il faut au minimum trois stars, et c’est autant de millions de brûlés. Le reste du casting s’en ressent forcément, et alors à quoi bon avoir une star si c’est pour la faire embrasser un laideron à 50 000 euros, une bimbo sans épaisseur, ou  l’une de ces gueules surépaissies dont le cinéma français a le secret ? 

Je n’arrive d’ailleurs toujours pas à comprendre le succès critique unanime de la série Dix pour cent, dont l’unique sujet, à travers la vie d’une agence artistique en situation de quasi monopole, semble être de défendre les rentes de situations et les belles affaires immobilières des guest-star qui s’y succèdent — situation économique qui semble quand même plutôt préjudiciable, à moyen terme, à cette gigantesque machine à cachetonner qu’on appelait autrefois le cinéma français. 

L'équipe
À venir dans ... secondes ...par......