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Ballon de football, dans les mailles du filet...

Le football

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Mes don de placements et de double-vue relevaient au fond plus de ceux d’un arbitre que d’un numéro 10.

Ballon de football, dans les mailles du filet...
Ballon de football, dans les mailles du filet... Crédits : Gérard Houin - AFP

Rien ne m’est arrivé de meilleur, de plus intense, de plus illimité que les récréations de l’école primaire. J’ai appris la politique en organisant une sédition contre les velléités totalitaires d’un garçon de ma classe doté d’une cour impressionnante.  

J’ai appris la vanité du divertissement en voyant chaque année les billes s’éclipser après leur triomphe de septembre. J’ai découvert la stylisation de la violence en voyant un enfant endormir l’un des nôtres en lui tenant le cou, ou faire exploser un briquet en le jetant sur le sol.  J’ai creusé des tranchées dans les racines des châtaigniers et j’ai vu passé, tous les midis, le même garçon avec une veste de cuir qui faisait sa ronde de l’autre côté du grillage en promenant un chien loup aux yeux clairs. J’ai connu l’angoissante dernière place au jeu de l’épervier et le lancinant vertige des cachettes introuvables. Il y avait des pointes de flèches préhistoriques dans le sable et des blocs de grès à escalader.   

Le monde extérieur n’a jamais retrouvé les dimensions de ma cour de récréation.  Il ne s’est pas passé grand chose depuis et tout ce que j’ai appris ensuite était déjà là en germe. C’est comme si la récréation avait continué — une panne de la cloche électrique, toute ma génération obligée de s’organiser seule, sans adultes, sur une île déserte.  Il y avait là comme une expérience éducative radicale : serions-nous capables de prendre un jour à notre charge la conduite des affaires du monde, serions-nous demain des agents historiques responsables ? 

Le traditionnel match de foot de la pause déjeuner était, à sa façon, la mise en scène de cette question.  Il commençait par un tirage au sort primitif, le duel des deux capitaines, qui s’avançaient lentement l’un vers l’autre comme s’ils marchaient sur une corde. Celui qui se retrouvait avec le pied au dessus choisissait le premier joueur, l’attaquant vedette, puis ils se répartissaient les autres joueurs, et j’étais choisi parmi les tous derniers.  Je n’en étais pas spécialement malheureux : je jouerais défenseur, c’était une bonne place d’observation.  Cela me replongeait même dans ma petite enfance, à l’école maternelle, où je passais les recréations immobiles à regarder les autres enfants, ma seule distraction consistant à appuyer mes mains sur mes oreilles pour transformer leurs cris en une sorte de transe ouatée et intermittente.  

Je n’en étais plus à ce stade amniotique de mon développement intellectuel, j’observais toujours le monde, mais j’y mettais un peu plus d’élan métaphysique. Je me demandais par exemple ce qu’un observateur neutre comprendrait à notre jeu — en saisirait-il les règles subtiles et profondes ? Ne touchant presque jamais le ballon, j’étais moi-même dans une position de neutralité remarquable. Et je comprenais assez bien de quoi il retournait. Je voyais toujours ce qu’il fallait faire, à qui donner le ballon, par où trouver une ouverture. Je connaissais à l’avance la position des joueurs. Mais ce don quasi surnaturel, étayé par une remarquable nullité technique, restait inutile :  il aurait été vraiment regrettable de me passer un ballon que j’aurais aussitôt perdu, ou sur lequel j’aurais maladroitement marché. Je gardais pour moi mon orgueil tactique et la certitude que sur l’action précédente j’avais été le mieux placé des joueurs de mon équipe. 

Mes don de placements et de double-vue relevaient au fond plus de ceux d’un arbitre que d’un numéro 10. Je jalousais un peu la paresse de mon meilleur ami, Matthieu-Pierre, qui se contentait d’attendre devant les buts qu’on lui envoie des petites balles piquées qu’il savait transformer en but. J’ai connu, ainsi, un peu de l'injustice que ressent le passionné Ronaldo devant le nonchalant, le paresseux Messi, ou celle de Sherlock Holmes devant son frère Mycroft capable de résoudre n’importe quelle énigme sans jamais quitter son club. Mais j’avais réussi à me convaincre que chacune de mes actions, et jusqu’au plus lointain de mes ballons manqués, avaient contribué, dans l’univers déterministe où nous étions, à la victoire de mon équipe. Je n’étais retranchable du spectacle du monde.

 J’étais Mycroft, à ma manière, celui qui ne sortait jamais mais qui, devant le modèle réduit d’une table de billard ou d’une cour de récréation, avait découvert toutes les lois du monde — et peut-être leur secret fatalisme. Il arrivait pourtant à Mycroft, par défi ou par orgueil, de rendre des services au gouvernement anglais — d’être occasionnellement le gouvernement anglais lui-même, comme il m’arrivait de croire que j’étais le match, ou comme je continue à croire, les bons jours, que j’appartiens, dans ce pays où la littérature tient lieu d’art officiel, au gouvernement occulte de la France.

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