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Le Général de Gaulle lors d'un discours en Corrèze, le 18 mai 1962

Le gaullisme municipal

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C’est à ce moment là que tout le monde est devenu gaulliste en France : c’était finalement le plus simple.

Le Général de Gaulle lors d'un discours en Corrèze, le 18 mai 1962
Le Général de Gaulle lors d'un discours en Corrèze, le 18 mai 1962 Crédits : UPI / AFP - AFP

J’ai remonté avant-hier à vélo ce monument virtuel à la 2e DB que constitue la N20 au sud de Paris, un espace commémoratif linéaire parsemé de grosses bornes blanches mollement ogivales situées quelque part entre le bibendum Michelin et le robot R2D2. L’ensemble évoque cependant plus, entre Sceau et Bourg-la-Reine, l’existence d’un paradis cossu pour élus RPR que les combats pour la libération de Paris — Paris était de toute façon libéré, c’était l’époque où Jacques Chirac en était le maire, et où Pasqua régnait sur les Hauts-de-Seine. Ces bornes avaient dû voir s’abattre sur elles quantité de discours patriotiques, quantité de gerbes de fleurs, elles devaient vibrer de tous les Chants des partisans qu’elles avaient entendus, de tous les appels du 18 juins que les enfants des écoles avaient récités autour d’elles — le gaullisme devait les avoir dotées de ces vertus magnétiques habituellement prêtées aux menhirs de Carnac. 

J’en étais là de mes réflexions, entre le Square du Serment de Koufra et la statue en passe-muraille du général Leclerc à Antony quand je suis tombé, après Sceaux sur le petit blindé qui sert de chef d’œuvre à cette partie patrimonialisée de la N20. 

Les chars d’assauts : le monument idéal. Mobile juste ce qu’il faut pour venir s’installer de lui-même, solide, édifiant et significatif. 

Je ne comprends toujours pas pourquoi ma ville, pas si éloignée que cela de la N20, avait passé commande, pour les 100 ans du Général de Gaulle, en 1990, de trois cubes de granite à mon professeur de dessin au collège, monsieur Hanin — qui nous faisait dessiner exclusivement des œuvres géométriques en dégradé de gris au scotch repositionnable — , alors que tout à côté du parc où la chose avait été installée, un collectionneur avait amassé, dans un entrepôt en tôle, la plus importantes collection départementale de chars d’assaut. 

J’ai un peu enquêté sur le sujet et, miracle, il se trouve que le compte-rendu des délibérations du conseil municipal a été numérisé. 

La description qui est donné de l’oeuvre est plutôt délicieuse : “C’est le plus grand monument jamais édifié à ce jour à la mémoire du Général de Gaulle, puisque la Croix de Colombey-les-deux-églises n’est pas en massif, mais en plaques de granit collées les unes aux autres, par conséquent sujet aux érosions, aux usures, contrairement au projet conçu par Bernard Hanin, qui est un monument inaltérable.”

Plus solide, en somme, qu’un char d’assaut — quoique l'honnêteté m’oblige à mentionner que le Général de Gaulle, fidèle à sa doctrine stratégique, aurait sans doute fait le choix du char d’assaut.

Je n’avais jamais assisté à un conseil municipal et la seule fois où j’étais entré dans la mairie c’était pour recevoir un dictionnaire dédicacé d’allemand — joie du jumelage — mais je me suis passionné pour ce compte rendu de séance. 

Une séance émaillée, il est vrai, par divers incidents. Un élu d’opposition s’était ainsi réjoui qu’on honore la mémoire d’un des triomphateurs du fascisme, quelques jours après la profanation du cimetière juif de Carpentras. Mais il avait cependant refusé de prendre part au vote. Simple détail, notait un autre, qui se voyait aussitôt reprocher ce terme au mieux malheureux, au pire pleine d’insinuation de détail. L’autre lui répondait qu’il ne visait que l’attitude de l’opposition. Laquelle, si j’ai bien compris, serait sortie au motif que sa demande de minute de silence avait été rejetée — sans doute pour avoir trop explicitement convoqué “la bête immonde” du récent discours de Mitterrand à Carpentras, qui contrevenait à l’approche peut-être plus typiquement gaulliste du maire : “Nous ne pouvons nous lancer dans des tentatives de reprises politiques ou médiatiques sur ce sujet”. 

On enregistre, avec le recul du temps, l'événement majeur qu’ont dû représenter les révélation du livre de Péan, quelques années plus tard — et le terrible désarroi qui a dû alors frapper l'opposition municipale. 

Je pense que c’est à ce moment-là que tout le monde est devenu gaulliste en France : c’était finalement le plus simple. 

Enfin pas tout à fait tout le monde :  le conseil municipal a également délibéré sur la mise en place de patrouilles de maîtres-chiens, après des violences impliquant des jeunes skinheads qui, avant d’aller manifester pour la fête de Jeanne d’Arc et contre la construction d’une mosquée à Evry se seraient battus ici-même avec des battes de baseballs. 

Malgré le scepticisme de l’élu du Front National — ”s’ils véhiculent des idées racistes ils ne peuvent appartenir au Front National” — la ligne budgétaire fut adoptée et il en coûta exactement la même somme à ma commune que le monument à de Gaulle. 

La République était bizarrement sauvée. 

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