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Film Black Panther à Los Angeles en février 2018

Le Gondwana

4 min
À retrouver dans l'émission

Si la carte politique du monde n’aura jamais autant changé qu’au XXe siècle, c’est à la carte géologique de se modifier à son tour.

Film Black Panther à Los Angeles en février 2018
Film Black Panther à Los Angeles en février 2018 Crédits : JOSÉ ROMERO MATA / NOTIMEX - AFP

L’idée la plus merveilleuse du film Black Panther c’est le Wakanda, ce pays imaginaire d’Afrique où s’est abattue autrefois une météorite et qui détient depuis les plus grandes réserves de Vibranium du monde. 

Pour situer l’importance de celles-ci, il faut rappeler que le bouclier de Captain America, comme un fort Knox portatif, contient à peu près toutes les réserves de Vibranium d'Amérique, quand le Wakanda est littéralement en Vibranium — métal aux propriétés exquises qui donnent au pays une supériorité technologique absolue. 

Imaginez le Niger qui aurait nationaliser les mines d’Arlit, breveté la technique du réacteur Westinghouse et fabriqué un millier de têtes nucléaires. Le Wakanda est pourtant un pays potemkine à l’envers, un pays qui se dissimule, pour des raisons géopolitique complexe tenant à la fois d’une lecture orthodoxe de la doctrine Monroe et d’une approche post-colonialiste des relations internationales, derrière un écran de pauvreté et de pastorialisme — un écran en Vibranium. 

Tout l’intérêt du Wakanda tient à ce détail : c’est un pays de fiction mais qui soigne son intégration au concert des nations. Le dernier rebondissement du film prend ainsi logiquement l’ONU pour théâtre. Le Wakanda de fiction fonctionne car il ne dérange pas trop nos intuitions géographiques. Ou plutôt, le film nous tend piège intéressant : en nous faisant accepter l’utopie géopolitique d’un Wakanda riche, il dissimule habilement son véritable tour de force géographique, cette façon qu’il a d’exploiter notre méconnaissance de la région des grands lacs pour y faire passer, comme une carte dans sa manche, un pays entier. 

Ce serait comme d’imaginer un pays imaginaire entre la France et l’Allemagne — quoiqu’il existe peut-être. Et la carte de l'Afrique est encore remplie de ces Etats-tampons par lesquels les pays européens avaient cru pouvoir résoudre leurs rivalités impériales — avant de découvrir, euphoriques, et sur leur propre continent, qu’autant d'Etat-tampon n’était pas un prétexte suffisant pour ne pas se faire la guerre. 

Le film, qui parle à la diaspora africaine autant qu’autant qu’aux vieux pays d’Europe, n’est plus très loin du succès de Titanic, cette autre fiction basée sur une entité géographique errante, une île flottante à la Jules Vernes. Le film nous emmène justement plusieurs fois dans la salle des machines du Wakanda — l’immense laboratoire où le pays, finalement converti à l’ouverture, voire à l’expansionnisme, fomente la prochaine révolution industrielle : l’âge du Vibranium. 

Cela m’a évoqué ces maquettes et dessins que j’avais aperçu à l’exposition Globe de la Cité de l’architecture. Contemporains des grandes expositions universelles et des premières reconnaissances des littoraux antarctiques, ces immenses sphères visitables faisaient un usage ingénieux du continent inconnu : puisqu’il fallait bien que les globes tiennent, on tronquait cette partie inconnue. Mieux, on y plaçait les servitudes du globe : accès, mécanismes rotatifs et dispositifs de climatisation. 

Il est étrange qu’un siècle plus tard, le continent aujourd’hui bien connu et transpercé par des milliers de carottages, ait retrouvé cette fonction mécanique première : l’Antarctique, dont la calotte glaciaire joue un rôle pivot dans les mecanisme climatiques de la Terre, présente même d’inquiétants signes de vieillissement — la climatisation du globe est déréglée et les accès humains à celui-ci seront bientôt fermés. 

Si la carte politique du monde n’aura jamais autant changé qu’au XXe siècle, c’est à la carte géologique de se modifier à son tour. Le Wakanda est le pays nouveau que l’humanité a mis le moins temps à reconnaître. Même son prodigieux sous-sol est une fantaisie géologique à laquelle nous souscrivons sans difficulté, nous qui sommes contemporains du pétrole et de ses facilités innombrables. 

Le Gondwana est moins connu que le Wakanda et paraît à la limite encore plus incroyable. Le Gondwana, c’est le supercontinent terrestre qui regroupait autrefois l’Amérique du Sud, l’Afrique, l’Inde et l’Antarctique. C’est, pour l’imagination géographique, une énigme plus grande que le Wakanda. 

J’ai longtemps eu une carte géologique de la France au dessus de mon lit. Je viens de la remplacer par un carte du Gondwana, aux couleurs plus pâles et plus indécises. C’est l’outil de travail quotidien de tous ceux qui travaillent dans la prospection pétrolière, à la recherche des fleuves fantômes et des mangroves carbonifères du paléozoïque. C’est la carte la plus précise de la planète sur laquelle nous habitons aujourd’hui, c’est notre Wakanda invisible. 

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