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Un drapeau américain déchiré après l'ouragan Sandy.

Le grand roman américain, dernière frontière des États-Unis ?

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Et si le grand roman américain était le récit l’impossibilité de l’aventure américaine, la dernière frontière du pays, son cinquante et unième état ?

Un drapeau américain déchiré après l'ouragan Sandy.
Un drapeau américain déchiré après l'ouragan Sandy. Crédits : Getty

En France l’idée remonte au moins à Sartre, et à son enthousiasme pour l’œuvre de Dos Passos, dont ses Chemins de la Liberté sont comme une tentative de traduction maladroite. On pourrait aussi mentionner la découverte de Faulkner par Malraux, et évidemment celle de Poe par Baudelaire. Le roman américain n’est ainsi pas absolument étranger à notre littérature. Il intéresse, de loin en loin, les bons esprits le connaissent. Mais la figure mythologique de l’auteur américain met longtemps à se constituer.

La bascule se produit probablement avec Hemingway la pénible première superstar de la la littérature américaine.

Il y eut sans doute aussi Melville, comme une sorte de super-primitif. Je n’ai pas lu Moby Dick mais je recommande l'étonnant biopic que lui a consacré Ron Howard, une anthologie à peu près complète des films de marins, cannibalisme et cachalot inclus, avec en filigrane l’histoire d’un apprenti écrivain qui veut devenir le Homère de son temps en interrogeant le dernier survivant d’un naufrage.

La figure de l’ambitieux, à cet instant, nous est familière : naît sous nos yeux un mythe, le mythe du grand roman américain, l’idée que l'Amérique ne sera pas complète tant que ce grand roman n’aura pas été écrit — le grand roman américain comme dernière frontière, comme cinquante et unième état. 

Il faut que ce roman soit écrit. 

Il sert en attendant de métrique pour évaluer les œuvres existantes. On jugera d’abord l’oeuvre d’un primo-romancier à sa capacité à fournir un jour à l’Amérique ce grand roman qui lui manque, on classera les décennies littéraires selon qu’elles se seront plus ou moins rapprochées de cet idéal, et les auteurs selon qu’ils l’auront plus ou moins atteint. 

Le grand roman américain est devenu un genre littéraire. 

Et c’est bien la réception qu’on a, en France, de la littérature américaine depuis un demi-siècle : c’est le pays des grands écrivains. Le grand roman américain est passé, sans qu’on s’en rende véritablement compte, du domaine des choses promises à celui des choses banales. 

Le grand roman américain est ainsi devenu un trope de scénariste : quand un journaliste part la retraite, c’est pour aller pêcher à la mouche dans le Montana ou pour écrire enfin son grand roman américain. 

On voit comment la figure de Jim Harrison a pu si facilement s’imposer en France, un temps, comme l’ambassadeur officiel du grand roman américain.

Ou comment la décision de Philip Roth de ne plus écrire de roman nous a beaucoup plus attristés que sa mort.

Pire, dans la série Californication, les scénaristes n’auront aucune difficulté à écrire, entre deux gags graveleux, des pages entières du grand roman américain de Hank Moody — qui ne relevait dès lors plus que du simple pastiche. Pastiche qui pouvait aller très loin, comme dans les deux saisons saturées de références littéraires de la série True Detective —  précisément une oeuvre de romancier, mais de romancier pour lequel le grand roman américain ne relèverait plus que de la mythologie post-moderne : il faudra mettre des stations Exxon, des drive-in et des écrivains maudits de grands romans interminables, et ce sera l’Amérique. 

Le grand roman américain, et c’est sa façon spécifique d’être américain, son provincialisme secret, est un produit mélancolique. C’est en cela qu’il se distingue de ces produits, plus typiquement européens, que sont les romans nationaux — des oeuvres d’édification au sens strict du terme. 

Le grand roman américain existe, mais il a échoué, contre la réputation qu’ont longtemps eue les américains en Europe, à être aussi naïf que cela. 

Son sujet, peut-être depuis le début, ce n’est pas la naissance d’une nation, mais sa déliquescence.

Le grand roman sur Wall-Street s’appelle American Psycho.

Mais ce qui m’avait encore plus marqué, c’était la tentative, dans Lunar Park, de reconstituer la cellule familiale primitive en la plaçant directement, avec un étonnant mélange d’empathie et de cruauté, sous thérapie familiale.

L’horreur n’était plus qu’à quelques mètres, tout était devenu radicalement dysfonctionnel et Bret Easton Ellis avait la rare intelligence de montrer que le problème n’était pas économique — ce serait là une astuce de romancier paresseux. Le problème est évidemment moral, et c’est une façon délicate de dire qu’il est insoluble.

“Parce que la civilisation romaine est morte à la suite de l’invasion des barbares, nous sommes peut-être trop enclins à croire que la civilisation ne saurait autrement mourir” : je me demande soudain si le grand roman américain n’est pas, ironiquement une oeuvre française et un récit  de voyage, celui de Tocqueville, le grand récit du charme et de l’impossibilité de l’aventure américaine. 

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