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Entrée du château de Versailles

Le Grand Siècle, magnifique malédiction pesant sur notre légèreté

3 min
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L'esprit du XVIIe siècle, surnommé le "Grand Siècle", a survécu au temps qui passe et vit encore en nous. Notre passé chrétien en effet n'a jamais vraiment été dissipé par les Lumières ni par la Révolution française.

Entrée du château de Versailles
Entrée du château de Versailles Crédits : Luca Quadrio - Getty

Si Bordeaux est incontestablement la ville du XVIIIe siècle, un entremets de ville à dévorer entre le Grand Siècle et la Révolution, en se souciant  le moins possible de l’origine du sucre que Gabriel a mélangé à sa pâte, si Paris demeurera toujours le grand daguerréotype du XIXe  — je viens ainsi de découvrir, approfondissant un peu plus le mystère de la modernité, une chambre photographique intacte dans l’îlot d’immeubles caché au cœur du passage des Panoramas, et coupé sur ses 4 côtés du reste de la ville, îlot dont la cour intérieure doublement invisible serait comme le panorama non démantelé du passage éponyme — la ville du XVIIe siècle, lugubre, splendide et ténébreuse, cette ville, dans ma mémoire, c’est Rouen, la mal-aimée.

Sans doute à cause d’une confusion entre les pics de mortalité du Grand Siècle - que les historiens surnomment “les clochers du XVIIe siècle” - et cette ville aux "cent clochers". Ou d’un mauvais souvenir scolaire de craie et d’ardoise ? Ses maisons à colombages et la pierre spongieuse de sa cathédrale me semblent en tout cas retenir quelque chose du Petit Âge glaciaire, austère et grandiose, de ce siècle mal réchauffé par le Roi Soleil. 

La ville, excavation du plateau de Caux descendue, avec toutes ses installations chimiques et son port céréalier, sur l’extrados d’une boucle de la Seine, a quelque chose d’un chantier de fouilles — presque d’une plaie béante sur ce siècle grandiose et mal cicatrisé, où j’aurais peu aimé vivre, mais dont je me verrais bien passer le reste de ma vie de lecteur à relever la grandeur. De même que si je n’aimerais pas vivre à Rouen, j’ai besoin de l’existence, si caricaturalement française, de cette ville un peu oubliée, qui sert de contrepoids idéal à toutes les masses trop légères que la France moderne a hissées depuis, à l’imitation des baraquements des camps-cigarettes du plateau de Caux, par-dessus son épaule endormie de grand pays moderne, à travers le grand hinterland faubourien de ses villes inquiètes, et le plus loin possible du cœur torturé de ses cathédrales.

Le XVIIe siècle n’a pas été seulement un moment de l’histoire de France, ni même un règne particulier : il a été toute l’âme de la France, toutes ses contradictions aussi. Grand siècle militaire, grand siècle pictural, grand siècle mystique, il y a là quelque chose qui, encore aujourd’hui, nous fait peur et nous intimide. La France, vue du XVIIe siècle, n’est pas une nation, elle est une inquiétude, de Pascal à Rancé.

Jamais époque si grande ne fut, dans le détail, aussi peu sûre d’elle-même. Il y a, comme dans le pinceau presque maladroit du dernier Poussin, celui du Déluge où Chateaubriand perçut “l’admirable tremblement du temps” lui-même, un long frisson qui parcourt ce siècle. Jamais les couvents et les monastères n’ont semblé aussi ouverts qu’à cette époque, ouverts toujours dans le même sens : du monde en direction de leurs cellules pieuses.

Et quand Louis XIV voulut déraciner celles de Port-Royal, c’est comme s’il avait craint que leurs ombres minuscules fassent de l’ombre à Versailles. C’est Chateaubriand, encore, qui le raconte, dans une scène d’horreur pure qui est, à sa façon, encore un héritage du Grand Siècle : “Les cadavres étaient déterrés au bruit de ricaneries obscènes, tandis que dans l’église les chiens se repaissaient de chair décomposée.

Louis-le-Grand, reprend Chateaubriand, impérial, vous avez enseigné à votre peuple les exhumations ; accoutumé à vous obéir, il a suivi vos exemples au moment même où la tête de Marie-Antoinette tombait sur la place révolutionnaire, on brisait à Saint-Denis les cercueils : au bord d’un caveau ouvert, Louis XIV tout noir, que l’on reconnaissait à ses grands traits, attendait sa dernière destruction ; représailles de la justice éternelle !

Tout cela vit encore en nous, et si on lit encore les écrivains du Grand Siècle, c’est bien moins par patriotisme que par componction républicaine : ce siècle, celui de notre splendeur et de nos plus resplendissantes misères, c’est aussi la partie la moins bien refermée de nos âmes. Le sortilège d’avoir été chrétien, d’avoir été de grands chrétiens, a été mal dissipé par les ricanements de Voltaire et Diderot — et la lame de la guillotine, censée à jamais fermer la séquence de l’ancienne France et nous en séparer à jamais, a plutôt ressuscité, après le désinvolte XVIIIe, les fantômes de ce temps qui, de Sainte-Beuve lecteur de Pascal à Barthes, lecteur de La vie de Rancé, en passant par Debord lecteur du Cardinal de Retz, reviennent sans cesse empeser, comme la plus belle malédiction, la prétendue légèreté de notre caractère. 

par Aurélien Bellanger

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