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La "Maison de la Reine" au Château de Versailles

Le hameau de la Reine

3 min
À retrouver dans l'émission

Les étranges errances urbanistiques de l'Ancien Régime finissant.

La "Maison de la Reine" au Château de Versailles
La "Maison de la Reine" au Château de Versailles Crédits : Chesnot / Contributeur - Getty

J’ai longtemps été libraire près de l’église Saint Médard dans le cinquième arrondissement et si je ne suis pas devenu convulsionnaire — c’est là-bas que le jansénisme a connu ses ultimes soubresauts, le chaînon manquant entre les extases divines et les crises d’hystérie de la Salpêtrière —  il m’en est resté deux passions : une pour les drapés de Zurbaran, dont l’église possède un grand Saint Joseph, et une autre pour la stéréotomie, dont le chœur de l’église constitue l’un des plus évidents chef-d’œuvre.

La stéréotomie c’est l’art de dessiner, de découper et d’assembler les pierres, de leur donner les formes les plus exotiques, celle d’une voûte asymétrique, d’un escalier autoportant en courbe, d’un cul-de-four en forme de coquille Saint-Jacques.

C’est l’un des rares domaines, sinon le seul, où on n’arrive pas tout à fait comprendre comment on est arrivé à des résultats si parfaits, si géométriquement et matériellement parfaits sans recourir à des outils informatiques. Et je regrette un peu que le béton, cette pierre liquide, ait rendu ce art obsolète — il n’y a plus que Lego en fait qui s’en soucie encore.

L’opéra de Sydney, peut-être, relève encore, près de nous, de la stéréotomie : ses coques bizarres ont toutes été découpées dans une même sphère idéale, qu’on aurait savamment démantelée. 

Je repensait à tout ça l’autre jour devant la voûte impressionnante des cuisines du petit Trianon de Versailles : là-bas aussi on a poussé la stéréotomie dans ses limites dernières en la forçant à adopter la forme la moins intuitive, la moins courbée qui soit, presque une forme plate — comme si on l’avait découpée dans une sphère aussi grande que la Terre : ses coins rebiquaient juste ce qu’il fallait pour signaler l’idée de voûte. C’était impressionnant, et ce n’était qu’une pièce de service. Cela donnait au petit Trianon un étonnant aspect cybernétique : c’était la forme des pièces de service qui ordonnait secrètement l’espace, tout avait été fait, pour se différencier de Versailles, pour rendre l’étiquette invisible.

Gabriel, l’architecte du petit Trianon, avait quasiment inventé là la domotique —  la maison qui obéissait à la voix. Et c’était d’autant plus charmant qu’il lui avait donné la forme la plus simple qui soit, celle d’un cube élémentaire, d’un petit palais à quatre faces. Je n’ai pas consulté ses plans dans le détail mais de ce que je ai vu des entresols, des tunnels voûtés de circulation, à la stéréotomie impeccable, de cette porte dérobée imbriquée dans l’escalier d’honneur, j’ai trouvé le petit Trianon mieux à agencé qu’un Rubik's Cube, plus merveilleux encore, même, que les hexaèdres karstiques du jeu Captain Toad, pépite architecturale oubliée de la Nintendo Wii U. 

Le petit Trianon m’a aussi charmé pour des raisons plus sociologiques, il annonce, réalise et achève ce qui fut l’une des plus charmantes utopies urbanistiques de l’ère moderne : la maison de campagne — dont il est peu probable qu’elle survive au siècle qui commence. 

Il était fréquent, quand j’étais encore à l’école, que des professeurs possèdent des résidences secondaires — c’est ce détail, cette massification oubliée de la maison de campagne, qui signale peut-être le plus subtilement le changement de civilisation que nous sommes en train de vivre. 

Pire encore, les pavillons honnis de nos adolescences commencent à évoquer des paradis perdus : il n’y a aura bientôt nulle part où poser des piscines autoportantes. 

C’est cela qu’on peut lire dans le petit Trianon, passé le rire mauvais inévitable devant la planche trouée du cabinet de toilette de Marie-Antoinette : une histoire, ennoblie par son caractère royal, mais au fond assez démocratique, de l’habitat en France.

Versailles, c’est littéralement l’histoire du plus grand roi d’Europe qui succombe au rêve pavillonnaire. Et évidemment cela finira très mal. Tout au fond des jardins, après des belvédères, des folies et des fausses grottes moins rocailles que stéréotomiques, je suis arrivé devant ce que l’Ancien Régime à construit de plus fou et de plus raffiné, le Hameau de la Reine — littéralement un lotissement pavillonnaire. 

J’ai été d’ailleurs surpris que la photo d’un de ces bâtiments, le moulin, sommet d’artifice achevé vers 1786, posé au bord d’un lac artificiel comme une cafétéria à Disneyland et restauré il y a trois ans par Dior ait été pris, quand je l’ai publiée sans la légender sur Twitter, pour une saine réaction de ma part aux folies préfabriquées du modernisme — enfin quelque chose d’authentique, de franchement français, de territorialisé, un ode aux matériaux locaux, au génie vernaculaire, à la noblesse artisanale du geste : mes maisons brioches étaient soudain devenues le parangon d’une architecture en gilet jaune.

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