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Reprise de la phrase de l'affaire de Omar Raddad

Le mal

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La vieille Europe, ne croyant plus depuis longtemps au péché originel, a cependant gardé l’habitude d’attribuer au malheur une cause métaphysique absurde et méditerranéenne.

Reprise de la phrase de l'affaire de Omar Raddad
Reprise de la phrase de l'affaire de Omar Raddad Crédits : MinutesNews

En dépassant près d’Alma un rickshaw touristique en trottinette électrique — jour faste, j’avais pris un quatrième abonnement et j’avais découvert un onzième modèle en circulation, jaune vif et à la plate-forme bizarre — j’ai entendu le chauffeur de celui-ci expliquer à sa cliente qu’il y avait eu un mort, la veille, dans des circonstances que je n’ai pas bien réussi à entendre : j’ai juste compris que quelqu’un risquait maintenant trente ans de prisons. 

Je ne lis plus Le Parisien, j’ai désactivé Apple News, je n’ai pas vu Faites entrer l’accusé depuis une éternité : je me suis lancé, vieux lecteur de Leibniz, dans une théodicée personnelle, j’ai voulu croire à un monde qui serait le meilleur, où le mal n’existerait plus, le mal sous son nom contemporain, acceptable et atroce, de ‘faits divers’. Plus d’enfants tombés du balcon, plus de beaux-pères pervers, plus d’autoroutes à contre-sens : mon quotidien s’en était retrouvé remarquablement amélioré. 

Usager intensif de la voirie, j’ai eu cependant la curiosité, cette fois-ci, de mener mon enquête sur ce mystérieux faits divers, sur cet accident qui finissait en homicide. 

J’ai tapé « automobiliste » sur Twitter. Et j’ai atterri en plein délire. Bizarrement des comptes avec la lettre « Nūn », le signe de soutien aux chrétiens d’Orient, qui s’inquiétait de la nationalité du chauffeur de bus. Car j’ai fini par comprendre, notamment grâce à des tweets de Valeurs actuels, de Russia Today et de François Desouche, soudain anormalement préoccupés par la sécurité routière, que l’accident impliquait un chauffeur de car touristique, qui aurait délibérément écrasé le malheureux automobiliste, suite à une altercation. Mais, ce que j’ai appris surtout c’était que le chauffeur du car se prénommait Omar, et qu’il était algérien. Cela s’était déroulé sur le quai Voltaire, et les voltairiens étaient descendu en masse sur Twitter pour dénoncer le double infâme du ‘remplacisme’ et de l’islam. 

J’ai même vu reparaître, délice providentiel du bon mot, des dizaines de « Omar l’a tuer ». 

On se serait cru dans un essai de Laurent Obertone, dans un précis de criminalistique identitaire. 

Au passage, je me suis souvenu de la fake news que j’avais vu passer la veille, quand une témoin indirecte de l’événement avait annoncé, croyant qu’il vivait toujours quai Voltaire et au vu de l’impressionnant dispositif policier déployé là, que le président Chirac venait de décéder. 

Cette fois, les Twittos semblaient en tout cas mieux renseignés : toute la vie du démoniaque Omar était décortiquée, sa date d’entrée sur le territoire était connue, son casier judiciaire examiné avec soin et on était pas loin de faire remonter ses antécédents judiciaires au prophète lui-même. « Hélas » en concluait les plus zélés de ses investigateurs, lassés au bout d’un temps de jouer la surprise, Zemmour l’avait bien dit, tout était écrit dans le marbre des lois scélérates, dans la politique migratoire de la France, dans les livres de Renaud Camus, dans le prophétique Eurabia — sinon dans les écrits du Prophète lui-même : il était dit qu’un jour un homme meurt ainsi sur le quai Voltaire par la volonté aveugle d’un sarrasin motorisé. 

Je connaissais le raisonnement complexe, qui en arrivait au même résultat par le recours aux causalité dégradés et implicites de l’incivilité — laquelle pouvait à la limite avoir des causes sociologiques et économiques, plutôt qu’exclusivement religieuses. Le terrible Omar pouvait à la rigueur entrer dans la typologie des meurtriers impromptus de la route, sujet sur lequel j’avais vu un jour un reportage d’Envoyé Spécial, qui avait notamment retrouvé ce père de famille sans histoires qui avait jeté un jour sa voiture, dans le tunnel de La Défense, sur le motard qui lui avait éraflé le rétro. 

Mais j’étais surpris qu’on trouve à la colère impardonnable de mon chauffeur de car des causes migratoires immédiates, des relents religieux irréfutables.

J’ai ainsi noté la ressortie des traditionnels photomontages d’un tube de médicament ironiquement appelé le ‘Padamalgam’. 

Je suis, pour le dire autrement, beaucoup moins inquiet des flux migratoires entrants que de cette façon bizarre que nous avons trouvé d’attribuer au mal une cause unique et exogène. 

C’est sans doute, politiquement et moralement, le pire réflexe qui soit. La vieille Europe chrétienne, ne croyant plus depuis longtemps au péché originel, a cependant gardé l’habitude d’attribuer au malheur une cause métaphysique absurde et méditerranéenne. 

Et cela ne vaut pas, je crois, que pour l’extrême droite : il a longtemps été tentant pour la gauche aussi de voir dans la colonisation son grand péché originel. 

Un homme, par la colère d’un autre, s’est retrouvé écrasé entre deux bus, et c’est soudain toute la tectonique des civilisations qu’on réouvre pour le désincarcérer. 

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