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Fumée de pots d'échappement

Le malus écologique

3 min
À retrouver dans l'émission

C'est dans la presse automobile que j’ai découvert que la droite existait, comme position métaphysique.

Fumée de pots d'échappement
Fumée de pots d'échappement Crédits : milehightraveler - Getty

Il y a d’abord eu le prix prohibitif du train, puis le sordide comptoir souterrain des loueurs de voitures à la gare du Nord et enfin le moment où, les mains presque en sang à cause d’une ceinture coincée dans sa boucle, j’ai tenté d’attacher trois fauteuils enfants dans un stupide SUV Nissan : je me suis dit que c’était la dernière fois et je me suis lancé dans le protocole d’achat de ma première voiture.

Mon choix s’est rapidement porté, par défi, sur un modèle 7 places. Avec l’examen sérieux de l’hypothèse Grand Kangoo, puis de celle, amusée, de la Fiat Multipla, je me suis passionné pour la Dacia Lodgy Silver Line, aux feux arrière en forme de poignards Touaregs. 

Je suis allé, pour la première fois de ma vie d’adulte, dans une concession Renault. 

Et là j’ai rapidement déchanté en découvrant que la Dacia Lodgy coûtait en fait 2000 euros de plus qu’annoncé à cause d’un mystérieux malus écologique. 

Le barème était implacable : j’étais, autour de 147 grammes de CO2 par kilomètre, à 36 petits grammes du niveau zéro du barème. 

Je me suis mis à lire un peu la littérature sur le sujet. Le barème était actualisé chaque année et d’une précision technocratique implacable : « le SIV est en cours de modification et ne prend en compte qu’une valeur NEDC recalculée à partir des valeurs WLTP, ce que l’on appelle dans le jargon automobile le NEDC 2.0 corrélé. »

C’était trop tard pour moi j’avais déjà basculé mentalement dans le monde ténébreux de l’occasion — marqué essentiellement par l’horrible arnaqueur incarné par Danny DeVito dans le film Mathilda. 

Mais j’étais tellement dégouté par l’affaire du malus que j’étais prêt à entrer dans le labyrinthe libéral et à défier Argus, le géant aux cent yeux et aux annonces facturées 8 euros pièce, moins pour économiser de l’argent que pour signifier à l’État ma désapprobation profonde. 

Hélas, j’ai rapidement découvert l’incontournable problème du contrôle technique : c’était tout simplement diabolique. 

Alors, je me suis demandé si ce que je rêvais d’acheter ce n’était pas, tout simplement, un gilet jaune. J’étais tellement stressé par l’environnement réglementaire qu’on avait assemblé autour du transport automobile, j’étais tellement horripilé par toutes les taxes invisibles que je découvrais et qui me fixait calment de leurs gros yeux implorants de planète mourante que j’étais prêt à dépenser plusieurs milliers d'euros juste pour voir le droit moral de porter un gilet jaune.

Je me suis demandé ce qu’en penserait mon oncle, celui qui, bien que devenu macroniste, était abonné à Auto Plus depuis toujours : autant les photos volées de la nouvelle Clio étaient artistiquement floutées, autant les couvertures consacrées à l’ogre législatif étaient toujours terriblement précises, et le coup de Jarnac de la dernière loi liberticide décomposée au ralenti modèle par modèle. 

Je n’étais plus très loin de l’abonnement. J’aurais mis le gilet jaune sur la droite et le journal plié sur la gauche — ça me rappelait ces fabuleuses pages d’investigation du journal, comme ce jour où ils avaient testé les meilleures astuces anti-pv, de la fausse cocarde au démontage soigneux de l’essuie-glace. 

Je me suis souvenu aussi que c’était dans la presse automobile que j’avais découvert que la droite existait, comme position métaphysique. 

J’étais sans doute un jeune adolescent naïf : j’étais par exemple intimement persuadé que les gens de gauches étaient des êtres d’élite intrinsèquement bons. Et j’avais été ébahi de découvrir un jour un contre-exemple en la personne de la mère d’un ami, adhérente à la FCPE et socialiste incontestable, qui m’était très antipathique. 

Mais ce que j’avais découvert ce jour, chez un ami de mes parents, était bien plus bouleversant. Il était abonné à un magazine dont le nom m’échappe mais dont la ligne éditoriale, très dure, ramenait les jeux d’essuie-glace du naïf Auto Plus à leur innocente espièglerie : on n’y parlait même plus de techniques pour faire sauter un PV, mais directement de faire sauter l’État.

La ligne éditoriale de mon magazine le rendait même incompatible avec quiconque roulerait en Renault plutôt qu’en BMW : les conducteurs y étaient, dans ses pages acides et métallisées, systématiquement innocentés, et l’État, le spacieux habitacle, en forme de collège, où se développait ma conscience du monde, systématiquement incriminé pour les défaillances de ses infrastructures routières.

C’était un point de vue déstabilisant : et si j’avais grandi dans la tôle froissée d’un accident historique, appelé l’État nation, et que ces heureux propriétaires de BMW M3, exaspérés par ma lenteur et qui me doublaient en klaxonnant, étaient plus libres que moi ?

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