LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Peintre de rue travaillant à la spatule

Les artistes ne sont pas des gens recommandables

3 min
À retrouver dans l'émission

Quand deux artistes se rencontrent, ils parlent exclusivement d’argent

Peintre de rue travaillant à la spatule
Peintre de rue travaillant à la spatule Crédits : Jose A. Bernat Bacete - Getty

La seule chose qui distingue vraiment les artistes des autres personnes c’est que les artistes savent qu’ils ne sont pas des gens recommandables. Ils connaissent la part d’escroquerie de leur succès. Appliqué au champ littéraire cela donne cet excellent adage : au delà de 3000 exemplaires, c’est qu’il y a une méprise. 

J’ai un ami malouin qui passait autrefois ses étés à vendre des peintures au couteau à l’entrée de l’intramuros — ce n’était pas lui qui peignait, il servait d’assistant ou de marchand d’art. Le peintre était une sorte de génie du couteau, ses toiles lui prenaient à peine quelques secondes, un raclement vers le bas formait une coque, un coup rapide à droite et les voiles étaient montées. C’était assez beau, d’ailleurs. Assez beaux si on aime Nicolas de Staël. Et ça tombait très bien, tout était fait alors pour qu’on aime Nicolas de Staël : c’était ses toiles qu’on avait mises en couverture des Folio de Camus. Il n’était pas possible d’avoir eu 20 ans en France dans les années 1990 et de ne pas aimer Nicolas de Staël. J’ai moi-même beaucoup aimé Nicolas de Staël : jusqu’à ce que j’aille voir sa rétrospective à Beaubourg en 2003, en fait. Soit personne n’y est allé, soit je suis le seul pour qui la chose à été contre-productive, car quand je suis retourné à Saint-Malo, son émule malouin continuait à vendre aussi bien et aussi vite, et mon ami continuait à toucher ses commissions habituelles. Jamais, sauf peut-être dans un Apple Store à l’approche de Noël, je n’aurais vu des transactions autour de 1000 euros chacune se conclure aussi vite.

Évidemment ces toiles, petites et de format généralement panoramique, n’étaient pas des chef-d’œuvre. Mais qui aurait demandé des chef-d’œuvres à un peintre de rue ? Cela ressemblait un peu à ces toiles qui servent à symboliser le monde merveilleux de l’évasion fiscale dans les salles d’attente des médecins des beaux quartiers, ou bien à une commande groupée du groupe Accord pour la décoration de ses Ibis Style sur le littoral Atlantique. 

Le peintre, dans mon souvenir, était assez similaire à ses toiles gris-bleu : modeste et légèrement maussade, juste ce qu’il fallait en fait pour générer du mystère autour de lui — on n’aurait pas eu envie de tomber sur une personnalité trop exubérante, qui aurait fait planer un doute sur une possible escroquerie. Même si c’était un conte que ses acheteurs se faisaient, il fallait croire, au moins un peu, à la nécessité métaphysique de ses coups de couteau — et pas uniquement à sa remarquable habileté technique.

Ce qui m’avait marqué aussi c’était la facilité avec laquelle il accordait sa confiance aux acheteurs : ils les laissaient sans problème partir avec la toile et revenir le payer ensuite, quand ils auraient tiré de l’argent. Cela participait sans doute à son charme : quel autre commerçant aurait couru un tel risque commercial ? Ses acheteurs avait ainsi le privilège de traverser l’intramuros dans la peau d’un voleur de tableau — mais peut-être ne leur accordait-il cette libéralité uniquement car il savait qu’ils devraient passer devant lui pour ressortir de la ville fortifiée.

Plus je repense à ce peintre plus j’y voir un chaînon manquant entre la sincérité exquise du génie, telle qu’elle ne se produit que deux ou trois fois par siècle, celle d’un Picasso ou d’un Jeff Koons dont les œuvres transpercent sans effort le rideau du marché de l’art pour nous toucher de façon immédiate et définitive, et le monde plus prosaïque des banques centrales et de leurs planches à billets qui pastichent grossièrement  la création de valeur. 

La seule chose qui distingue vraiment les artistes des autres personnes c’est que les artistes savent qu’ils ne sont pas des gens recommandables et qu’ils ne s’en tiennent mutuellement pas rigueur. Leur don pour l’escroquerie les amuse, et ils savent que là n’est pas l’essentiel de leur œuvre, seulement un genre qu’ils se donnent entre eux pour réussir à se parler et à parler aux autres  — quand ils se méprisent tous en secret, et légitimement, et moins en raison de leurs différences, qu’ils estiment insondables, qu’en raison de cette agaçante façon qu’ont les bourgeois, leurs acheteurs, de les confondre entre eux, voire de se prendre pour eux : ah, eux aussi, s’ils avaient le temps, ou la place, ou l’idée...

Quand deux artistes se rencontrent, ils parlent exclusivement d’argent mais il ne s’agit en aucune façon d’un problème d’avarice. Parler d’argent, c’est la seule manière polie qu’ils ont trouvé d’aborder publiquement l’insoutenable question du don. 

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......