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Le marxisme

3 min
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Le marxisme est une quête esthétique.

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Ouvrier Crédits : Thomas D. McAvoy - Getty

Je ne lis jamais de récits de voyage mais j’avais été très ému, je me souviens, par la puissance poétique du premier livre de Paul Nizan, Aden Arabie. C’était vraiment très beau. C’était comme si on avait finalement retrouvé un manuscrit disparu  de Rimbaud — la transcription détaillée et lyrique de sa fuite en Abyssinie. 

Cette poésie m’avait même embarrassé à la lecture : rapporté à son nombre de pages Aden Arabie avait été l’un des livres qui m’avait pris le plus de temps à finir. 

On est peut-être là devant un authentique poème en prose, plutôt que dans le pamphlet anticolonialiste, antibourgeois et romantique auquel on résume souvent Aden Arabie, à cause de sa célèbre attaque : « J’avais 20 ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

De ma lecture difficile, mais passionnée, d’Aden Arabie il me restait sinon deux autres souvenirs : une descente au fond des cales d’un bateau, là où Dieu a définitivement disparu et s’est fait remplacer par une énorme chaudière. Une description, aussi, des jeux abstraits du système bancaire colonial, de cette mondialisation immense qui reposait en dernier lieu sur la croyance, proche du fétichisme, pire que le fétichisme, envers le caractère sacré d’une signature en bas d’un contrat de papier. 

C’est en lisant Antoine Bloyé, le second livre de Nizan, que j’ai compris la grandeur véritable du romancier Nizan et la nature de sa poétique. 

Antoine Bloyé, c’est l’histoire d’une trahison de classe, c’est le destin d’un fils d’ouvrier qui devient chef de dépôt pour la Compagnie d'Orléans. C’est ainsi un roman à thèse. Et sa thèse, aussi exotique soit-elle aujourd’hui, aussi banale qu’elle ait put l'être autrefois, c’est que le marxisme est une théorie vraie, que tout le démontre et que tout l’illustre exactement. 

L’oeuvre de Nizan aurait dès lors dû tendre à un réalisme lourd, pathétique et explicatif. Le paradoxe, le génie de Nizan, c’est d’avoir pourtant réussi à demeurer immensément lyrique.

A le lire on se demande soudain si le véritable apport de Marx à l’humanité, au lieu d’être économique ou politique, ne tiendrait pas à son esthétique.

Le Capital est ainsi parcouru de visions merveilleuses : “ La machine isolée a été remplacée par un monstre mécanique qui, de sa gigantesque membrure, emplit des bâtiments entiers.”

Le marxisme aura été une formidable machine à comprendre le monde — plus qu’une esthétique, en fait, presque une révolution cosmologique. 

C’est lui qui permet à Nizan de relier des faits insignifiants, inconciliables, dans un récit unique, qui lui permet d’expliquer ensemble la vie bourgeoise des  Bloyé et le passage nocturne des trains de marchandises, qui lui permet de voir l’empreinte du capital  dans le visage écrasé d’un machiniste. 

Le marxisme est une quête esthétique. 

Il est d’ailleurs tentant de voir dans La société du Spectacle une tentative de réécriture poétique du Capital : Debord a retenu la grande leçon de Marx. Avant d’être une théorie le marxisme est une féérie, un jeu presque formel avec les propriétés contradictoires  — ici le Capital et là le Spectacle  — d’une entité  qui serait d’obédience humaine et pourtant dotée d’une toute puissance presque divine. Les hommes ont planté les graines de quelque chose qui les déracine et aussi terrifiant soit-il, il y a dans ce mouvement, dans cette emprise, dans ce décollement du monde naturel une beauté particulière.

“Dieu est plus intérieur à mon âme que mon âme elle-même” écrivait un mystique rhénan — le marxisme, grand redécouvreur de ce genre de paradoxe, est une mystique industrielle.

Le marxisme permet de décrire l’étrange intimité entre les hommes et les machines, entre les mouvements du coeur et les mouvement du monde — et c’est ce à quoi Nizan excelle. 

“Aussi longtemps que les hommes seront incomplets et libres, ils rêveront la nuit” : c’est l’autre grande citation de Paul Nizan que les gens cultivés connaissent. Elle est dans Antoine Bloyé. Et il y a, dans le roman, un grand récit de rêve pendant lequel Bloyé atteint le lieu secret du marxisme, son espace théorique le plus paradoxal et le plus fécond. Ce qu’il aperçoit, sous une coupole infinie, c’est la forme même du capital, normalement invisible — celle de sa vie, du monde et de l’histoire des hommes : « il sentait que des puissances l’empêchait d’être complètement posé sur la terre. » 

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