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Marie-Francoise Brizard éleveuse à Courcité, à Mayenne, France.

Le minerai de viande

3 min
À retrouver dans l'émission

La Mayenne, comme tous les département ruraux, n’était au fond rien qu’une usine agroalimentaire à ciel ouvert, un gigantesque corral.

Marie-Francoise Brizard éleveuse à Courcité, à Mayenne, France.
Marie-Francoise Brizard éleveuse à Courcité, à Mayenne, France. Crédits : JEAN-FRANCOIS MONIER - AFP

On trouve ici ou là, quand on parcourt la verdoyante Mayenne, d’intrigants affleurements rocheux qui sont, dans ce pays de pâturage, les traces d’un ancien destin industriel : mine d’or et d’antimoine de la Lucette, carrière de rhyolite de Voutré, filons de marbre d’Argentré, tours isolées des fours à chaux, gravière de Vaiges, ardoisières de Renazé. 

J’étais intrigué, aussi, par ces mystérieuses pierres à lécher polies que je découvrais enfant dans les champs, comme par ce parallélépipède de ciment, aussi massif qu’un menhir, qui devait servir de contrepoids à son tracteur et sur lequel mon grand-père avait gravé avec le doigt, avant qu’il sèche, une masse hypothétique de 500 kilos : c’était de loin le plus gros rocher de la ferme, presque aussi gros que les marches du gué sur lesquelles nous pouvions, l’été, traverser la Jouanne à pied sec. 

Le reste n’est, dans ma mémoire, qu’enfer vert et paradis chlorophyllien, ronces et orties, prairies et haies. 

Je suis allé un jour — je m’en souviens comme d’une journée d’ancien régime — couper les chardons dans un champ que mes grands-parents possédaient du côté de Ruillé-Froidfond, un champ théâtral, situé à plus d'une heure de tracteur et entouré de haies hermétiques, un champ comme une survivance du passé, une descenderie du temps. Et l’élément minéral, habituellement masqué par le climat maussade, avait mystérieusement repoussé là, au milieu des chardons presque aussi haut que moi : c’était incontestablement un très mauvais pré, grumeleux, plein de pierres et à l’herbe rare, avec en son milieu, au bord d’une petite mare aux abords desséchés, une maisonnette en ruine, comme un caillou qu’on n’aurait jamais réussi à enlever.

Mais à cette exception près, le végétal triomphait partout, la moindre balade faisait jaillir entre nos mains des bouquets de fleurs des champs, tout séjour prolongé finissait en confiture et quiconque possédait plus d’un are de terrain finissait par investir dans un motoculteur et par remplir son congélateur, en été, de petits pois, de mûres et de cerises.

Il y avait, dans une pièce sans fenêtre attenante à la porcherie, un tas de pommes de terre qui tiendrait tout l’hiver sans germer, et de pommes à cidres qui seraient à peine blettes au printemps.

Mes grand parents, enfin, louaient un casier dans un congélateur géant — lieu effrayant où on pouvait se promener par moins trente et mourir, si on n’y prenait pas garde, au milieu des sachets de viande rouge.

C’était peut-être là, en fait, plutôt que dans ces prés fleuris et ces chemins bordés de talus infranchissables et d’émousses vigilantes, que les reliques industrielles du département de la Mayenne étaient le mieux conservés : toutes ses prairies joyeuses et fraîches n’étaient au fond rien d’autre que d’énormes racloirs qui servaient à extraire le minerai de viande, ce paradis verdoyant servait seulement à détendre les vaches, à ramollir la viande, avant qu’on ne les conduise à l’abattoir. 

Ces paysages n’étaient que l’envers moelleux d’un spectacle sanguinolent.

La Mayenne, comme tous les départements ruraux, n’était au fond rien qu’une usine agroalimentaire à ciel ouvert, un gigantesque corral.

Je suis rentré, enfant, par la porte du bas, dans un immense silo, et aucun des autres bâtiments que j’ai pu connaître ensuite n’a retrouvé ses proportions inhumaines et sublimes. 

Je suis entré dans un élevage de poulets industriels et j’ai cru suffoquer.

J’ai assisté à la mise à mort d’un cochon au moyen d’un outil appelé le Matamor — une cartouche de poudre expulsait une pointe qui venait crever le crâne de la bête.

J’ai entendu parler d’une ancienne technique qui assurait une mort instantanée au moyen d’une tige en osier qu’on faisait glisser entre les vertèbres de l’animal — et j’y pense encore avec effroi quand je bois trop de café de suite dans des vertèbres en porcelaine et que mes mains se mettent à trembler.

J’ai emprunté, surtout, l’autoroute entre Laval et Rennes et j’ai vu défiler, à partir de Vitré, plus effrayante que les portes sculptées du Gondor, d’immenses usines agroalimentaires.

C’est ici que le minerai de viande est extrait, raffiné, conditionné et exporté à travers le monde sous formes de salaisons diverses.

Aperçues de l’autoroute, avant d’entrer dans ces gigantesques machines à concasser, avant d’être taillées en pièces comestibles, avant de voir leurs articulations défaites, leurs crânes fendus, leurs épines dorsales dépliées, les vaches ont la placidité des pierres.

Des pierres qui se regroupent sous les arbres les jours de soleil ou de pluie en traçant de fin sillons dans les prés, de fin sillons qui seront bientôt tout ce qui restera d’elles.

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