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Une œuvre de Jeff Koons exposées au Chateau de Versailles

Le monde industriel

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C’est cela, profondément, que nous aimons chez Koons : ce sont les premières oeuvres d’art qui sont mieux finies que des objets industriels

Une œuvre de Jeff Koons exposées au Chateau de Versailles
Une œuvre de Jeff Koons exposées au Chateau de Versailles Crédits : Raphael GAILLARDE - Getty

Je suis très attaché, maladivement, au monde industriel, j’aime les objets neufs et les choses brillantes. L’obsolescence programmée, si elle existe bien, porte pour moi des promesses de bonheur : une nouvelle visite au Darty, un tambour plus grand, un panneau de commande plus lumineux, la bonne odeur des choses sorties d’usine. Il m’est arrivé de sourire en voyant mon iPhone tomber sur son écran et de me réveiller la nuit pour comparer l’efficacité des groupes Shimano. Qui regarde d’ailleurs le Tour de France pour la beauté des paysages ? Ce qu’on regarde vraiment, ce sont les accessoires, les belles lunettes blanches du vainqueur colombien, celles de Greg Lemond, plus belles qu’un arc en ciel, dont il me faudra bien acheter un jour une réédition. Mais surtout ce qu’on fixe, jusqu’à l’extase mécanique, ce sont les pignons parfaitement usinés des cassettes arrières : un vélo c’est une vue en éclaté d’une montre de luxe, un paradis dentelé d’exactitude. 

Shimano, qui règne sur ce marché, est peut-être d’ailleurs, tant ici la passion supplante les lois normales de l’économie, le seul exemple d’un monopole fonctionnel — même s’il fait presque 30 fois le chiffre d’affaire de l’italien Campagnolo, son lointain challenger, la délicate multinationale japonaise demeure, par dévotion plutôt que par nécessité économique, inlassablement innovatrice et génialement schumpeterienne : à chaque saison qui passe les coureurs cyclistes sentent sous leurs doigts une douceur inédite, et loin du lieu critique où la chaîne saute d’un plateau à l’autre, comme un fleuve soudain rompu par une plaque tectonique, ils déambulent entre les tendres courbes de niveau des plateaux concentriques. 

Mais le principe du dérailleur a peut-être quelque chose d’imparfait et de brusque. On imagine depuis un siècle de le remplacer, en vain, par des engrenages planétaires. Tous les deux ou trois ans une start-up vient défier Shimano, en tentant d’assembler le graal d’une transmission continue qui soit fiable et légère — ainsi l’année dernière du danois Ceramicspeed, et de sa transmission par un arbre en carbone et de sa cassettes plate, qui remplace le dérailleur par le déplacement longitudinal d’une roue dentée sur un disque ajouré. 

J’ai eu le privilège, cet été, de tester une transmission de ce type, non pas sur un prototype de vélo mais sur un bac à serpillière, doté d’une astucieuse essoreuse centrifuge : une pédale actionnait un tambour, par le biais de deux roues dentées perpendiculaires, et j’avais beau l’actionner vicieusement, pour éprouver la fiabilité de ce type de transmission en y mettant toute mon énergie, toute la rage nipponne d’un ingénieur Shimano, jusqu’au séchage complet de la serpillère en microfibre, jamais je n’ai réussi à gripper le mécanisme ou à faire se désengrener ses pignons. L’objet était bien la merveille promise sur son chatoyant emballage. 

J’étais sans doute déjà sensibilisé, par cette expérience, à la beauté des ustensiles de ménage, quand j’ai découvert sur Instagram le travail de l’artiste Michael Johansson : des cubes presque parfaits composés d’un assemblage disparate d’objets en plastique — dont, précisément, des têtes de balais à poils bleus.

Ces ready-mades avaient quelque chose de fascinant : le monde industriel y acquiert une sorte de nécessité nouvelle, il apparaît presque qu’Unilever et Procter & Gamble, qu’Ikea et Danone ont calibré leurs machines pour aboutir, in fine, à ce genre d’objets terminaux, emboîtables et stériles. Jamais le caractère fétiche de la marchandise n’avait été mieux montré : tout cela n’avait jamais eu aucune valeur d’usage, sinon par accident, c’était dans ces totems cubiques que se résolvait enfin le grand mystère des choses, c’était comme cela que tout devait finir, impeccablement rangé, harmonisé par couleurs, idéalement manipulable et monté jusqu’au ciel sur les fourches d’un Manitou.

Ou par une main immense et à la délicatesse surnaturelle, à la fois main de dieu et main invisible du marché, comme celle qui vient de sortir de terre, derrière le Petit Palais, la main humaine du bouquet de Jeff Koons, autour de laquelle des ouvriers, plus chanceux que ceux des tableaux de Fernand Léger, évoluent sur une nacelle élévatrice, pour y accrocher de grandes tulipes à la finition si belle qu’elle surpasseront en perfection les véhicules de luxe qui glissent sur les Champs Elysées voisins. Car c’est cela, profondément, que nous aimons chez Koons : ce sont les premières oeuvres d’art qui sont mieux finies que des objets industriels — Koons qui autrefois exposa des aspirateurs, des aspirateurs aujourd’hui disparus, et qui n’existent plus que dans ses oeuvres, comme il ne restera plus un jour, du monde industriel et de ses prouesses logistiques, que les assemblages énigmatiques de Michael Johansson, le Noé du plastique.

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