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France, Haute Savoie, Rhone-Alpes, Chamonix, Aiguille du Midi depuis le Mont Blanc

Le mont Blanc

6 min
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Aux bibles de pierres des cathédrales, chères à Hugo et Ruskin, Viollet-le-Duc oppose un projet encore plus grand — de l’ordre d’une naturalisation des mythes de la genèse.

France, Haute Savoie, Rhone-Alpes, Chamonix, Aiguille du Midi depuis le Mont Blanc
France, Haute Savoie, Rhone-Alpes, Chamonix, Aiguille du Midi depuis le Mont Blanc Crédits : Christian Kober/ John Warburton-Lee Photography Ltd - Getty

J’ai fait une randonnée, il y a 20 ans, à travers les volcans d’Auvergne avec deux amis. Le premier volcan, au cratère à peine marqué, s’était avéré plutôt décevant : avec nos capes de pluie vertes et coniques nous ressemblions plus à des volcans que lui. La structure parfaite du Puy Pariou, aussitôt après, celui des étiquettes de Volvic, était elle-même un peu gâchée par la présence, en pierres volcaniques, du sigle d’un régiment tout au fond du cratère. Les pierres étaient très lourdes et ça avait dû leur prendre la journée entière. Ça gâchait évidemment la vue, mais la paix était sans doute à ce prix.

Les constructions du Puy de Dôme, étonnamment, s’accordaient mieux au paysage — la grande antenne le tirant vers le haut et rattrapant son asymétrie de dôme volcanique refroidi trop vite — comme en témoignaient, juste à côté, les ruines cassantes du temple de Mercure.  Les Puys de la Vache et de Lassolas, ensuite, entièrement fait de gravillons de pouzzolane rouge, nous avaient fascinés : il était difficile de se représenter qu’un simple tas de cailloux pouvait prendre des formes aussi savantes — et les tenir, malgré les incessants éboulis provoqués par les randonneurs qui courraient sur leurs crêtes. 

Ces deux cratères atypiques ont d'ailleurs longtemps été pris pour des forges romaines — les hommes, entre la chute de l’empire Romain et jusqu’à une époque récente, ont vraiment dû se sentir tout petits. Nous sommes enfin arrivés, au terme de notre périple, sur la crête du stratovolcan effondré du mont Dore, qui porte le point culminant du Massif Central comme le pli à peine marqué d’une collerette et qui, comme un amphithéâtre ouvert, au nord, sur toute la chaîne des Puy, donne le sentiment d’évoluer aux derniers étages des gradins du Colisée de Rome et d’assister, au loin, en contrebas, aux combats de gladiateurs des volcans endormis — tous utilisant, comme des rétiaires impitoyables, les filets plombés de leurs courbes de niveau pour dominer la terre.  

Loin au nord, invisible, une aire de repos de l’autoroute Arverne tentait en vain d’imiter ce dispositif au moyen d’un volcan panoramique artificiel — mais la nature était meilleure en mise en scène, même des millénaires après l’explosion du volcan. Ses capacités architectoniques sont inégalables. « Notre globe n’est qu’un grand édifice » : c’est ce qu’écrit Viollet-le-duc dans la préface de son livre sur le mont Blanc. Mont Blanc dont il est réchappé d’une crevasse et dont il a inlassablement hachuré les contreforts et les arc-boutants en s’aidant d’une chambre noire montée sur une longue vue. Mont Blanc qui venait d’atterrir en France, en 1860, comme un aérolithe tombé du Traité de Turin, qui annexait la Savoie à la France. Mont Blanc que Viollet-le-Duc étudie aussi minutieusement qu’il a étudié Notre-Dame de Paris et dont il fantasme, reconnaissant qu’il ne possède pas tous les outils de l’orogenèse, les états antérieurs. Mont Blanc qu’il décrit comme une  « ruine gigantesque que l’imagination cherche à reconstruire »  et qu’il rêve sans doute de restaurer en reliant un à un les points hauts, qu’il isole, à la structure cristalline évaporé, qu’il fantasme — à la manière dont il a dessiné la flèche qui manquait à Notre-Dame.

Tous ses travaux antérieurs prennent d’ailleurs un sens nouveau quand on découvre la passion qu’il a développé pour le Mont Blanc. Sa restauration de l’enceinte fortifiée de Carcassonne ressemble au premier étage d’un sorte de tour de Babel dont les tours blanches de Pierrefonds constitueraient l’étage intermédiaire et la flèche de Notre-Dame le sommet inaccessible. Le Mont Blanc lui-même, dont il a laissé d’étonnantes esquisses, triangulées et vertigineuses — impossible de dire s’il est là dans un état antérieur à son érosion ou postérieur à sa restauration, si nous sommes avant le Déluge ou dans la Cité de Dieu — pourrait apparaître comme la maquette à l’échelle-une de ce projet secret de l’architecte.  

Aux bibles de pierres des cathédrales, chères à Hugo et Ruskin, Viollet-le-Duc oppose un projet encore plus grand — de l’ordre d’une naturalisation des mythes de la genèse.  C’est ainsi qu’il travaillera, de 1868 à sa mort, dix ans plus tard, à l’édification du plus grand des monuments français, un monument susceptible de ridiculiser Notre-Dame : le Mont Blanc comme ready-made.

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