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Des visiteurs font la queue pour jouer à Far Cry 5, lors de la Paris Games Week en novembre 2017

Le Montana

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Le Montana de Far Cry est l’une des plus belles réussites géographiques du jeu vidéo.

Des visiteurs font la queue pour jouer à Far Cry 5, lors de la Paris Games Week en novembre 2017
Des visiteurs font la queue pour jouer à Far Cry 5, lors de la Paris Games Week en novembre 2017 Crédits : Chesnot - Getty

L’histoire du déclin et de la chute de l’empire Romain, d’Edward Gibbon. Ça fait partie des livres que j’ai toujours rêvés de lire, avec les Mémoires de Saint-Simon ou L’Essai sur les mœurs de Voltaire. J’avais toujours une bonne excuse pour ne pas m’y mettre. Déjà, c’est exagérément long : le déclin, que Gibbon fait courir de Marc Aurèle à la chute de Byzance, dure quand même treize siècle. On pourrait à la limite considérer que Gibbon est contemporain de son sujet : il est mort en 1794 et le Saint-Empire romain germanique n’a été aboli qu’en 1806. Ce serait ensuite plein d’erreurs historiques, périmées, irrémédiablement romantiques, en tout cas trop beau pour être vrai.

« C'était le 15 octobre, dans l'obscurité mystérieuse de la soirée, alors que j'étais assis à méditer sur le Capitole, tandis que des fidèles aux pieds nus chantaient leurs litanies dans le temple de Jupiter, que m'est venue la première conception de mon histoire. »  Pire, Gibbon aura été périmé une seconde fois deux siècles plus tard, tout près de nous, après avoir retrouvé un lectorat assidu pendant les années Bush : c’est le genre de livre qu’on devait lire à West Point ou que Dick Cheney ou Condoleezza Rice devaient fanatiquement compulser pendant la guerre d’Irak — de façon de plus en plus inquiète, à mesure que l’Amérique impériale s’enlisait dans le conflit  : combien de siècles durait la Pax Romana, déjà, après la perte des aigles de Varus ? 

Je ne sais pas, en réalité, si je l’ai fait par nostalgie pour le siècle des Antonins ou les années Reagan, mais j’ai fini par acheter, le mois dernier, les deux tomes du livre de l’historien anglais. J’ai ainsi appris que la colonne Trajane, le mieux conservé des monuments de Rome, qui commémore la victoire sur les Daces et l’arrivée de l’Empire à son extension maximale, faisait exactement la hauteur de la colline antique qu’on avait arasée pour la construire : l’Empire était revenu s’enrouler ici comme un mètre rétractable. Il allait hélas disparaître une nouvelle fois encore quand j’ai abandonné ma lecture pour jouer au nouveau Far Cry  — Far Cry et son monde plus petit que l’empire mais rempli d’irrésistibles barbares. 

La caractéristique des jeux de la série, c’est d’associer monde ouvert et enclavement géographique — une île tropicale, un pays de l’Himalaya ou carrément une vallée préhistorique. Le génie de Far Cry 5, c’est de situer cette fois l’action dans un comté tout aussi reculé du Montana. Les premiers visuels du jeu laissaient entendre qu’on allait se battre, en gros, contre l’Amérique de Trump — des rednecks ivres d’armes, de dieu et de drapeaux.

J’ai tué des centaines de nazis, de communistes et de terroristes islamistes, dans Call of Duty. J’ai même tué des civils désarmés dans la mission controversée de l’aéroport. L’homme que j’ai torturé, enfin, dans GTA V, portait une croix à son cou. Mais je n’avais jamais encore aussi méthodiquement exterminé des chrétiens. B

ien sur, il s’agissait des membres d’une secte millénariste ultra violente. Le visuel, sur la boîte du jeu, reprend cependant scrupuleusement celui de la Cène. Cela nous ramène en fait à Gibbon, et à ce que l’historiographie a appelé le Gibbon’s Problem : le déclin qu’il raconte, sur plusieurs milliers de pages est plutôt une success story, d’un point de vue chrétien. C’est embarrassant. 

L’une des solutions possible à ce paradoxe consiste à rappeler que Gibbon est contemporain de l’indépendance américaine — indépendance qu’il réprouve fortement et qui ressemble, pour le conservateur qu’il est, à une dérive sectaire du puritanisme. Il ne dit jamais directement que les chrétiens ont affaibli l’Empire romain ; il est témoin, cependant, en Amérique, des dommages que le radicalisme religieux fait à l’Empire Britannique. 

Le Montana de Far Cry — incontestablement l’une des plus belles réussites géographiques du jeu vidéo — n’est peut-être pas si éloigné des 13 colonies insurgées.  Moins qu’un jeu contre l’Amérique de Trump, Far Cry est  peut-être une satire de l’absolutisme démocratique, une défense de l’Etat fédéral : le personnage qu’on incarne, un jeune shérif, rentre ainsi en territoire ennemi un mandat fédéral à la main. Le grand livre de Gibbon est peut-être un autre version de ce mandat : la façon qu’il aura trouvé d’éclairer, par une lueur anachronique, la profonde nuit moderne qui s’ouvrait devant lui.

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