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Paysage du Morvan photographié depuis Château-Chinon (Nièvre).

Le Morvan

3 min
À retrouver dans l'émission

Une chaîne de montagnes à deux heures de Paris.

Paysage du Morvan photographié depuis Château-Chinon (Nièvre).
Paysage du Morvan photographié depuis Château-Chinon (Nièvre). Crédits : Benoit Brossard / EyeEm - Getty

Sur la carte géologique de la France, le Morvan, émanation rougeâtre sortie verticalement, comme une bulle lourde, de la lampe à lave du Massif Central, ressemble à la tête d’un poulet qu’on viendrait d’égorger : il tend vers l’ouest une tête agonisante, son bec retombe déjà, son oeil vert et argileux s’éteint péniblement dans la dépression d’Autun.

Plutôt que d’aller à la mer j’avais préféré ce jour-là rejoindre ces Alpes miniatures — cela faisait presque une semaine que j’avais replongé dans Zelda et que, volets fermés et une épée à la main, j’avais recommencé mon exploration passionnée du royaume d’Hyrule.

Comme dans cette expérience de physique amusante qui permet, en soufflant dans un modeste ballon, de soulever les 5 tomes d’un dictionnaire encyclopédique, j’avais attaqué, ce jour-là, le Morvan par en-dessous, pour échapper à la canicule en soufflant de petits nuages de buée dans la grande grotte ornée d’Arcy-sur-Cure. Une grotte remarquablement aménagée, avec une rampe handicapée, un sol parfaitement lisse, des stalactites coupées partout à bonne hauteur : s’il n’y avait pas eu tous ces mammouths peints, elle aurait eu l’air définitivement plus moderne que le bungalow de sa billetterie. 

Mais le véritable verrou du Morvan, quand on arrive de Paris, c’est évidemment Vézelay, dont la terrasse panoramique est si spectaculaire qu’on a dû y placer non pas une, mais deux tables d’orientation en faïence. Et si celles-ci sont craquelées par le soleil, le paysage l’est encore plus : c’est ici que les incursions primaires du socle granitique ont le plus entamé le doux bassin sédimentaire : ces forêts et ces vignes dissimulent de terrifiants pics de lave refroidie, ces villages lointains, et la colline de Vézelay elle-même flottent comme d’incertains cachets d’aspirine dans la mer tourmentée du manteau terrestre. 

Il faut, de là, retrouver la Cure et la remonter sur quelques kilomètres pour véritablement entrer dans le Morvan.  Un panneau indique alors, à droite, la présence d’une roche percée, sorte d’Étretat des Terres et trace probable d’un défi d’habileté pour les lanceurs de javelot préhistoriques : désormais la géologie est reine, les villages se dissipent et les hommes peu à peu disparaissent — à l’exception de quelques pêcheurs en grande botte qui marchent sur le lugubre lit de l’Yonne au fond d’une gorge sombre.

Il m’a fallu atteindre Château-Chinon, la capitale secrète de nos enfances mitterrandiennes, pour retrouver un peu de lumière, en laissant sur ma droite l’auberge du Vieux Morvan, où la créature mythique avait rencontré son destin, et en prenant le sens interdit vertical qui mène au calvaire : alors on comprend enfin ce paysage, qui s’ouvre jusqu’à la Loire, et la satisfaction est identique à celle qu’on éprouve, dans Zelda, en débloquant les tours qui permettent de télécharger la carte des régions inconnues. On est ici à 600 mètres de la mer et à une distance infinie de tout rivage possible, on est sur le sommet d’un mont et dans un creux de la Terre, comme dans une grotte à ciel ouvert, derrière la margelle d’une table d’orientation comme au bord d’un puits.

La route ensuite continue à monter, on surplombe même un lac qui rappelle les meilleurs virages du circuit Alpine, dans le premier Need for Speed, celui de 1994. 

Mais c’est encore au dernier Zelda que j’étais rappelé, avec les ruines quadrangulaires du temple de Janus d’Autun, le verrou sud du Morvan, la ville offerte aux Éduens par l’empereur Auguste. J’ai même aperçu, au loin, par dessus la ville, le but secret de tout ce voyage : la pyramide funéraire ruinée qui vient donner au Morvan la forme ramassée d’une énigme égyptienne.

J’étais quelque part dans la plaine d’Hyrule, perdu entre deux quêtes secondaires, laissant le Ganon de la modernité sommeiller encore sous les deux terrils de la mine des Télots. Je suis parti plutôt chasser les Korogus des portes antiques, du tympan de la cathédrale, de la tour des Ursulines. J’ai même aperçu, entre deux immeubles, le cauchemar foucaldien d’une prison panoptique : le cylindre était à peu près aussi incongru, ici, au coeur du vieil évêché, que l’était le Morvan lui-même, dans la carte géologique de la France : une chaîne de montagnes à deux heures de Paris. 

Le Gallo-Romain ne servait rien à manger, sur l’ancien Champ de Mars, alors j’ai pris un kebab au Bonaparte, avant de remonter sur Paris où j’ai retrouvé intacts, derrière mes volets fermés, les confins inexplorés du royaume d’Hyrule, et la partie de Zelda dont j’avais, presque accidentellement, acquis un pass d’extension. 

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