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Carburateur de voiture Delahaye motor, 1901

Le moteur à combustion interne

4 min
À retrouver dans l'émission

Qui aurait cru que le livre papier survivrait au moteur à combustion interne ?

Carburateur de voiture Delahaye motor, 1901
Carburateur de voiture Delahaye motor, 1901 Crédits : SSPL - AFP

J’avais, enfant, un livre animé qui décrivait le fonctionnement d’une automobile, une petite berline jaune de type Renault 14. Des rabats à soulever permettait de descendre dans les profondeurs de l’art mécanique. Qui aurait cru que le livre papier survivrait à ce spectacle si parfait ? 

La meilleur moment c’était quand on arrivait au moteur. Les quatre temps étaient bien distingués : admission, compression, combustion, échappement. Une roue en papier, dissimulée dans la double page, permettait de faire varier la couleur du mélange dans le cylindre, du bleu initial au rouge des gaz brûlés en passant par le jaune incandescent de l’ignition. C’était merveilleux de se dire que tout ça se répétait plusieurs dizaines de fois par secondes et de façon quasi-automatique.  

J’avais vu, sur les bouteilles d’huile qui promettait de les améliorer, les courbes de puissance des moteurs quatre temps : la quantité de réglage qu’on avait dû effectuer pour transformer ces va-et-vient explosifs en quelque chose d’aussi lisse, d’aussi régulier, était fascinante.  Tout était fascinant en réalité : l’usinage de précision des pièces, qui rendait l’ensemble aussi étanche que mobile, aussi libre que contraint, le système d’asservissement des soupapes, qui conduisait les pistons à réclamer leur ouverture et leur fermeture au moment précis où ils en avaient besoin, la magie du vilebrequin, qui transformait les mouvements de translation des bielles en mouvement circulaire et enfin, merveille des merveilles, miracle alchimique, athanor, chambre aux taureaux, Sainte Chapelle Sixtine des arts mécaniques, le carburateur, qui régulait l’ensemble en le laissant secrètement communiquer, au moyen d’un pointeau asservi à un flotteur, avec les forces telluriques du monde extérieur, de la poussée d'Archimède à la gravitation terrestre. 

Car c’était à la Terre entière qu’étaient en réalité asservis les moteurs à combustion interne, à son champ gravitationnel, aux équilibres de sa fine atmosphère comme aux couches les plus visqueuses, les plus sombres de sa lithosphère. Avec leurs fines ailettes de refroidissement et leurs équilibres complexes, avec leur merveilleuse évolution darwinienne, des boucles de rétroaction positives des turbocompresseurs aux merveilleux moteur Wankel des coupés sport Mazda, avec leur étonnante faculté à se répliquer tout autour du globe, les moteurs à combustion interne ont été les plus beaux enfants de la terre, les équivalents mécaniques des fleurs, pour leur beauté énigmatique, ou des petits mammifères, pour leur spectaculaire agilité. Ils ont des délicatesses et un tact que n’ont pas les moteurs-fusées, obligés d’emporter avec eux leur carburant et leur comburant, dans un autonomie revendiquée vis-à-vis du système  terrestre, et une exubérance qui manque au pâle vrombissement des moteurs électriques, appelés à les remplacer d’ici une ou deux décennies. 

Le moteur à combustion interne est aujourd’hui une espèce menacée. On reconnait les services qu’il a rendu à la civilisation humaine, mais on l’aura bientôt chassé des villes, relégué au musée, comme avant lui la machine à vapeur. Le musée numérique du moteur à combustion interne est d’ores et déjà particulièrement riche. Ses prouesses constituent l’une des sous-catégories les plus prolifiques de Youtube, des innombrables tutoriels mécaniques aux vidéos d’accidents filmées à travers les pare-brises impassibles des véhicules témoins, en passant par ce petit chef-d’oeuvre, en vue subjective, d’un tour complet du périphérique à moto en moins de dix minutes. Le moteur à combustion interne survivra peut-être comme cela, dans les cabinets de curiosité d’internet, ou comme un art forain, condamné à l'exhibition de ses effrayantes prouesses. 

J’ai poursuivi de liens en liens le petit animal traqué. J’ai vu des excavatrices danser sur du Michael Jackson,  j’ai vu un monster truck effectuer un saut périlleux avant, j’ai vu toutes sorte de dragsters et d’engins artisanaux s’ébattre péniblement pour divertir la foule. J’ai vu une BMW battre le record du monde de dérapage sur un giratoire mouillé autour duquel elle avait tourné si longtemps qu’il avait fallu envoyer un second véhicule en dérapage pour la ravitailler. J’ai assisté, enfin, à des démonstrations presque pures de puissance destructrice. 

Ce sont les exhibitions de tronçonneuses qui m’ont le plus marqué. Des tronçonneuses si lourdes qu’il fallait deux hommes pour les soulever, mais qui pouvaient débiter un tronc en à peine quelque seconde, dans un merveilleux bruit de fin du monde. C’est l’image qui restera, je crois, de la modernité : un homme hébété, sale et analphabète, au bord de la transamazonienne, une tronçonneuse à la main.  La modernité, cette hérésie du moteur à combustion interne, aura été ce moment où cette silhouette vague et pathétique a pu être confondue avec une allégorie du progrès, avant de se retrouver soudain à jouer le rôle encore plus inattendu d’un cavalier de l'apocalypse.

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