LE DIRECT
Sigle hashtag

Le moteur de l'histoire

4 min
À retrouver dans l'émission

L’histoire contemporaine, comme un fleuve asséché, roule sur les cailloux des polémiques Twitter.

Sigle hashtag
Sigle hashtag Crédits : Peter Willert / EyeEm - Getty

J’ai trouvé le moteur de l’histoire. Ce n’est pas la lutte des classes, ni la dialectique de l’être. Ce n’est pas l’élan d’amour du dieu créateur en quête de reconnaissance, ni le jeu pervers d’un des démons du gnosticisme. Ce n’est pas le progrès technique ni l'adoucissement progressif des moeurs. Ce n’est ni dieu ni le diable, ni l’argent où l’amour.

Le moteur de l’histoire c’est le tweet. 

L’histoire contemporaine, comme un fleuve asséché, roule sur les cailloux des polémiques Twitter. La controverse est devenue le mode normal de gouvernement des hommes. Autrefois l’histoire coulissait, un peu péniblement sans doute, et à des rythmes effroyablement lents, sur les rouleaux du progrès.

On avançait. Les choses bougeaient péniblement mais l’agenda était régulièrement tenu à jour.  Le progrès avait quelque chose d’une roue crantée : les améliorations successives du logiciel humain, qu’elles regardent la maîtrise d’une technologie nouvelle ou le triomphe pacificateur d’un grand récit oecuménique — des théories de la grâce aux mythes fondateurs des droits égaux et de la dignité commune — formaient le cliquet qui empêchait la roue de repartir à l’envers.  

Même un conservateur comme Chesterton le reconnaissait : la dynamique historique tenait à ce que les conservateurs étaient déontologiquement empêchés de jamais défaire aucune des réformes de leurs rivaux les progressistes. 

Je m'amusais, il y a déjà 20 ans, de la bêtise cosubstancielle au camp de la réaction : ce Figaro en guerre contre le Pacs finira par l’accepter, comme il avait accepté l’avortement, le vote des femmes, l’abolition de la peine de mort et la révolution française. 

J’étais naïf, sans doute, et progressiste, certainement. 

On a la vision de l’histoire qu’on mérite et c’est vrai que les rondins de bois sur lesquels j’aimais la voir rouler lentement comme un rocher monolithique ressemblait aux rotatives électrisantes de la presse de gauche. 

Je n’ai pas tellement changé. Même quand je me découvre, sur tel ou tel point, plus conservateur que j’aurais cru, c’est par amour le présent, et pour le souci de sa conservation intacte, plutôt qu’avec le désir irrationnel de repartir en arrière. 

Cela ne m’a jamais gêné qu’on ait installé un obélisque trimillénaire à l’emplacement même où on avait fait rouler le monde ancien dans le panier en osier de la guillotine — cela ne m’a jamais gêné car je sais qu’aucune restauration n’est vraiment dupe d’elle-même. 

Je ne crois pas que Louis-Philippe, en transplantant cette longue épine arrachée à la plus ancienne théocratie du monde, ait jamais voulu faire repousser l’absolutisme.

C’est la marche des temps, grandiose et muséale, qu’on vient d’ailleurs contempler au pied de l’obélisque — ce ne sont pas les hiéroglyphes qu’on regarde, mais, sur le socle, cette petite bande dessinée en bas reliefs dorés qui raconte l’exploit de 1836  : ce moment d’anachronisme délicieux qui voit les héritiers lointains d’une civilisation mégalithe et barbare s’essayer une dernière fois, en pleine révolution industrielle, à lever des pierres à mains nues.

Les stèles, aujourd’hui, voyages par avion dans des étuis de papier bulles.

L’histoire bouge à peine, personne n’arrive plus vraiment à la faire pencher dans un sens ou dans l’autre — progressistes et réactionnaires se déchirent et le papier bulle perce ici ou là, dans un bruit de tweetclash, dans le fracas amortie des controverses à caractères comptés. 

Notre espace politique s’est peut-être dangereusement restreint à ce film transparent  perlé de commentaire, à cette membrane réactive, chatouilleuse et mauvaise. Des armées de robots s’affrontent nuits et jours pour faire triompher les agendas secrets des plus médiocres idéologues.

Dans les théories idéales des belligérants, dans leurs fantasmes gramscien d’hégémonie intellectuelle, les alvéoles se coordonnent comme des cordons d’explosifs et sculptent dans le présent la forme politique rêvée — comme des moraines infatigables à l’oeuvre sous le grand glacier souple de la démocratie.

Le risque étant bien sûr que celui-ci disparaisse, et que la controverse devienne le dernier paysage d’une démocratie exsangue. L’incroyable destin de Donald Trump, bloc erratique capricieux griffant de ses grandes majuscules le ciel vide du glacier disparu, est comme un avertissement.

Et pour la première fois, devant le chaos rocheux de la géopolitique contemporaine, devant le mont Rushmore globalisé des tentations autocratiques, on en vient à se demander si la roue du temps n’est pas repartie à l’envers, vers l’âge des grands empires, vers le désert humain des potentats antiques. 

Intervenants
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......