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Un activiste environnemental au cours d'une manifestation marquant le 7ème anniversaire de la catastrophe nucléaire de Fukushima, en mars 2018

Le nucléaire

4 min
À retrouver dans l'émission

J’ai pris un jour un taxi avec le directeur du CEA.

Un activiste environnemental au cours d'une manifestation marquant le 7ème anniversaire de la catastrophe nucléaire de Fukushima, en mars 2018
Un activiste environnemental au cours d'une manifestation marquant le 7ème anniversaire de la catastrophe nucléaire de Fukushima, en mars 2018 Crédits : STEPHANE DE SAKUTIN - AFP

Je rentrais d’un festival organisé par Le Point à Toulouse. Un ostréiculteur, entre autres choses, nous avait présenté sa dernière innovation, des huîtres polies et blanches qu’il avait élevées dans des concasseurs à énergie solaire. 

Le thème du festival devait être : « Tous entrepreneurs. » Tous entrepreneurs ? Sans doute pas. L’idéal du potager semble exercer sur mes contemporains une attraction plus grande que celui de la start-up. J’ai eu un potager moi-même, et à force d’en tasser le sol pour y dessiner des allées, il n’est plus resté à la fin aucun espace de culture — je manifestais un intérêt certain, déjà, pour les travaux publics, un goût très prononcé pour les grands projets d’aménagement du territoire. 

C’est une préférence générale, d’ailleurs, et une autre raison qui fait que la France ne sera jamais la start-up nation promise : le seul intermédiaire qu’on n’ait jamais toléré en France entre la puissance publique et l’industrie privée de la légumineuse, et encore sous contrat de concession, c’est Cofiroute ou Eiffage.

« Tous entrepreneurs ? » J’aurais aussi tendance à répondre non, à titre personnel. Je jouis d’une rente de situation dans une industrie très ancienne et mon modèle économique m’incite à la retenue et au conservatisme.  Il pourrait même m’arriver d’aller dans une école pour faire la promotion de la lecture. Ça m’est d’ailleurs arrivé. Et pour des raisons comptables compliquées — une administration scrupuleuse m’y avait obligé — c’est comme ça que je me suis retrouvé entrepreneur. Auto-entrepreneur. Référencé comme conférencier et doté d’un SIRET, comme un sophiste infâme, un escroc de la rhétorique, un individu libéral exemplaire : « oui, nous autres artistes, et ce depuis Michel Ange, avons un sérieux coup d’avance dans le domaine du personnal branding et de la disruption — n’oublions jamais qu’avant de se lancer dans le plafond de la chapelle Sixtine Michel-Ange était plutôt reconnu comme peintre que comme sculpteur. »

On s’habitue à ses propres intuitions, ou oublie facilement qu’on dit n’importe quoi. On se débrouille socialement avec la fonction d’artiste. Je suis même étonné, souvent, de la bienveillance de mes interlocuteurs devant le professionnel du sérieux relatif que je suis devenu. Un professionnel : c’est sans doute ce qui me met le plus mal à l’aise. Je me suis surpris à répondre récemment, à une étudiante qui voulait devenir auteure et qui me demandait un conseil, que j’en étais devenu un moi-même le jour où l’écriture était devenue, par choix et par chance, ma source de revenu principale.

Ce que j’ai omis de lui dire, c’est que le jour où j’ai signé mon premier contrat d’édition a été un jour étrangement mélancolique : tous les écrivains possibles que j’aurais pu être s’écrasaient d’un coup dans un seul misérable livre. Je ne crois pas spécialement aux actes manqués mais, le jour, aussi, où j’ai voulu encaisser mon premier chèque de droit d’auteur, je l’ai cherché partout avant de le trouver, in extremis, soigneusement rangé dans la poubelle jaune de ma cour d’immeuble. 

La disproportion entre mon expérience intime du métier d’écrivain et l’assurance sociale que m’a conféré l’exercice de cette fonction, tenue pour prestigieuse, m’a toujours surpris. Et alerté, au bout d’un moment, sur l’un des secrets les mieux gardés de notre monde : au fond, personne n’est tout à fait sérieux. Personne ne fait son travail tout à fait comme il devrait. Et cela me ramène dans le taxi qui nous conduisait, le directeur du CEA et moi, à l’aéroport. 

Je venais justement de lire la passionnante page de Wikipedia qui recense tous les accidents nucléaires connus. L’accident qui m’avait le plus marqué se passe en 1946, quand un physicien canadien, à Los Alamos, a réuni accidentellement deux demi-sphères de plutonium, déclenchant une réaction en chaîne, après que le tournevis qu’il avait utilisé pour les tenir écartées ait glissé. Je n’ai pas pu résister à mentionner le caractère inquiétant, mais cocasse, d’un tel incident. Mon interlocuteur a rapidement démenti la présence de tournevis dans les laboratoires nucléaires et m’a rassuré, de façon plus générale, sur le niveau de sécurité de la filière nucléaire française — tout simplement, et de très loin, le meilleur du monde. 

Honnêtement, s’il avait relevé une erreur dans l’un de mes romans, j’aurais été aussi surpris que lui, emporté par la conviction qu’ils étaient, de très loin, les meilleurs du monde. La discussion s’est arrêtée là. Nous regardions tous les deux devant nous, moins orgueilleux que satisfaits de la bonne organisation du monde, comme autour de nous 7 milliards d’autres êtres humains.

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