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Trafic autoroutier

Le périf vit ses dernières heures

3 min
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Au-delà de toutes les polémiques un peu pénibles sur le périf comme dernière enceinte de Paris j’avais retrouvé un usage préhistorique de la ville.

Trafic autoroutier
Trafic autoroutier Crédits : Bertlmann - Getty

La fois où j’ai le plus été jaloux de Houellebecq c’est quand j’ai vu dans Soumission qu’il écrivait "périf". C’était évidemment la bonne graphie et j’avais honte de me sentir si moderne, si houellebecquien, quand j’articulais péniblement dans mes livres les quatres syllabes technoïdes du mot « périphérique ». 

Le périf tel qu’on le connait, comme malédiction, comme sceau, comme fétiche de la modernité, vit de toute façon ses dernières heures et il portera bientôt un nom de rue normal. Le boulevard François Hollande. 

Je dois d’ailleurs confesser ma modeste contribution à la transformation inexorable de la jolie autoroute urbaine en boulevard urbain ordinaire. 

C’était pendant les trois mois que j’ai passés à écrire des discours et des éléments de langage pour Bertrand Delanoë, l’ancien maire de Paris — rien de très brillant, c’était la fin de son mandat et on m’avait attribué les chrysanthèmes : le discours d’inauguration de la place Maurice Druon devant Sainte Clotilde, c’était moi. Mais un jour le conseiller spécial du maire m’a demandé de lui calculer en urgence le temps perdu si l’on faisait passer, comme le souhaitait le maire, le périf de 80 à 70 km/h, pour publier un communiqué de presse. Ce n’était pas très dur à faire, une simple règle de trois. Sur un demi anneau, m’avait spécifié mon  commanditaire, plus alerte intellectuellement que moi : aucune porte n’était jamais à plus d’un demi tour, évidemment. J’ai mis beaucoup plus de temps qu’il aurait fallu, mais j’ai trouvé le chiffre — c’était un peu moins de deux minutes. 

De 2 minutes en 2 minutes on finirait ainsi par abolir la dernière frontière de Paris et par faire du périf un boulevard, comme les autres, plein de passages piétons et de pistes cyclables. 

J’ai d’ailleurs déjà traversé le périf sans m’en apercevoir, du côté de Bagnolet, où on venait de l’enfouir sous un terrain de sport. 

J’avais retrouvé ce jour là un usage de l’espace encore antérieur à la fondation  de Lutèce.

Cendrars raconte cela quelque part : la découverte d’un squelette de mammouth pendant la construction du musée océanographique et la transformation instantanée de la rue Saint Jacques adjacente en sente animale montant lentement depuis la Seine. 

Au-delà de toutes les polémiques un peu pénibles sur le périf comme dernière enceinte de Paris, j’avais retrouvé un usage préhistorique de la ville. 

Il existait d’ailleurs, bien avant que la ville imprime son cadastre à la terre, un petit ruisseau qui reliait mon quartier à Ménilmontant. C’était lui que j’avais remonté ce jour là comme on remonte un torrent en montagne. 

Les tours vitrées des Mercuriales figuraient au loin des neiges éternelles crédibles. Découvrant, d’ailleurs, qu’on les voyait de ma rue, comme on voit parfois le Canigou depuis Marseille, j’ai voulu retourner dans la montagne bagnoletaise.

L’expérience a été radicalement différente. Je n’ai pas retrouvé le passage bucolique de ma sortie précédent et le périf s’est montré cette fois omniprésent, comme un gros fleuve d’eau froide et métallique. Au lieu de m’éloigner de la ville, à chaque pas, je m’enfonçais un peu plus profond dans ses broussailles artificielles. 

Je me suis perdu sur une dalle, au pied des tours jumelles, et j’ai dû rejoindre le niveau du sol par un escalier de secours. Mais la terre se dérobait encore, et je me suis fait attraper pour finir par un objet qui tenait du Colisée et du parking souterrain, dans une sorte de puits pour automobile dont il m’était impossible de sortir sans une carte indigo. 

Ce puits au fond duquel j’étais tombé, ni à Paris, ni en dehors, c’était comme un caprice du périphérique, comme la spirale infinie d’un chapiteau Corinthien. 

J’étais parti à la recherche d’une des portes de Paris et j’étais finalement tombé, au coeur du périphérique, dans les enfers merveilleux de l’Enéide, dans la caverne de la sybille autoroutière de la modernité, non plus Porte de Bagnolet mais au centre du monde — l’échangeur routier comme porte des enfers et lieu de toutes les prophéties, là où “l’énorme flanc de la roche Eubéenne était taillé en forme d’antre où cent larges avenues conduisaient et cent portes”. 

Les voitures, sur les bretelles qui sectionnaient le ciel comme une clémentine, faisait le bruit joyeux des ciseaux qui viennent friser les rubans de bolduc des cadeaux de noël. Et le cadeau était superbe : j’avais découvert, accidentellement, comme un plongeur-spéléo chanceux après un siphon compliqué, la plus jolie place de Paris.

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