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Jeu de poker

Le poker

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Il serait facile de gagner s’il n’était pas si tentant de perdre.

Jeu de poker
Jeu de poker Crédits : Gregor Schuster - Getty

Rares sont les personnes, passée la Renaissance, à avoir excellé dans deux domaines distincts. 

Je n’en vois que deux, près de nous : Kim Dotcom, fondateur inquiétant et fantasque de la plateforme de téléchargement megaupload et numéro un mondial du jeu Call of Duty Modern Warfare 3, en mode multijoueur, et Patrick Bruel, champion du monde de poker en 1998 et chanteur à succès de l’année 1989 — la ceinture de sécurité était encore facultative à l'arrière et je me revois, en pleine bruelmania, allongé sur le plancher de la R25 de mon oncle, sentant monter le mal de cœur et une rébellion inconnue alors que la cassette de ma cousine tournait en boucle.

Je ne suis pas amer mais j’ai essayé, en vain, de mener un temps une double carrière de philosophe et d’écrivain, en tentant de rédiger une thèse de métaphysique qui devait décider de l’existence, ou non, d’individus possibles dans un monde gouverné par des lois nécessaires. Autrement dit, Dieu avait-il créé les individus, ou seulement les lois générales au milieu desquelles ils allaient apparaître, interagir et disparaître ? 

Il n’y avait, pour Leibniz, pas de substance qui ne soient un échantillon exhaustif de l’univers : tout individu était une meurtrière ouverte sur l’esprit de Dieu, et le fils de Dieu lui-même n’était pas moins englobant que le dernier judas. L’école philosophique opposée tenait ces convexités baroques pour superflues : le même, l’autre, quelque quanta d’espace et des atomes de temps suffisaient à individuer n’importe quoi.

J’ai étudié tout cela avec acharnement, j’ai été jusqu’à emporter un Parménide dans le désert algérien — comprendre enfin Platon comme mise de départ d’une vie métaphysique. C’était justement pendant la vogue du poker vers le milieu des années 2000. C’est comme si j’avais tenté de réinjecter ici la rationalité qui me faisait défaut là-bas : j’étais un joueur abominable, je faisais tout le temps tapis, et quand j’avais un deux et un sept dépareillés, la plus mauvaise main, je le voyais comme un signe supplémentaire d’y aller encore plus. 

Je jouais un peu en psychopathe, sans solliciter ni la psychologie de mes rivaux,  ni notre rationalité commune. Je ne jouais qu’avec la chance.  Je ne cherchais aucun autre partenaire que le miracle de la chance. Seul un quatre de carreau pouvait me sauver ? Ça me semblait encore énorme. 

Le poker est pourtant, je l’ai appris à mes dépens, le jeu le plus rationnel du monde. 

Encore plus que les échecs. Le hasard existe, évidemment : on ne connaît à l’avance ni les cartes communes, ni la main de son adversaire. Mais tout le charme du poker est de parier, précisément, sur l’incapacité des hommes à résister longtemps aux délices de l’inconnaissable. Le poker est un jeu avec les limites de notre raison. Il consiste à s’en tenir, prudemment, au rationnel et ne jamais tenter la chance. 

Dit comme ça c’est très simple. Enfermez quelqu’un dans une pièce avec un bouton rouge. Dites lui qu’il est très probable qu’il perde s’il appuie dessus mais que s’il résiste, il sera champion du monde de poker. Le poker serait un jeu idiot s’il n’y avait cette donnée supplémentaire : l’esprit humain est ainsi fait qu’il est presque impossible de ne pas appuyer sur le bouton. 

C’est une pire damnation que le péché originel. C’est une misconception universelle de la rationalité humaine : tout le monde, à un moment, finit par jouer contre lui-même — et si le bouton faisait apparaître un quatre de carreau ?

Il serait facile de gagner s’il n’était pas si tentant de perdre. 

Les grands joueurs de poker sont des abstinents de la chance : ils cherchent la régularité statistique, plutôt que le prodige, et moins l’événement que le bruit blanc probabiliste qui finit par épuiser tous les tours du chaos. Dieu ne joue pas aux dés parce que le hasard est la chose la plus régulière et la plus ennuyeuse du monde. 

A moins d'être vécu, par un joueur dilettante, comme l’instant clé de sa courte existence. Le plaisir étrange du poker ne tient pas à la victoire mais au sentiment ambigu d’être un instant joué par l’univers : de n'être pas celui qui tient les cartes mais d’être le jeton qu’on pose. Avoir eu la chance d’être : c’est le gain le plus haut.

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