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Scène de nuit pluvieuse

Le polar scandinave

3 min
À retrouver dans l'émission

La résorption du fait social dans le fait criminel, de la démographie dans la morale.

Scène de nuit pluvieuse
Scène de nuit pluvieuse Crédits : Sergi Escribano - Getty

Je ne lis pas de polars car je trouve qu’on y meurt beaucoup trop. J’estime excessive et peu vraisemblable la quantité de morts produite. C’est devenu, surtout avec la mode des serial-killers, une industrie trop régulière. J’avais déjà commencé à trouver qu’il y avait un problème chez Agatha Christie, quant à chaque fois que plusieurs personnes se réunissaient, ça finissait par un meurtre : le crime jouait presque le rôle d’une norme de sociabilité, il aurait été inconvenant que quelqu’un ne soit pas assassiné à un moment ou à un autre, surtout si on avait invité Hercule Poirot. Ce serait d’ailleurs l’excuse que finirait par inventer Agatha Christie pour excuser le caractère peu vraisemblable de ses récits, marqués par l’inertie sociale absolue avec laquelle l’Angleterre fait face à sa pire épidémie de crime depuis Jack l’éventreur — jusqu'à sous-traiter sa prophylaxie à un détective belge. C’est précisément pour défier celui-ci qu’on finira par commettre des crimes, et qu’Agatha Christie résoudra bizarrement son paradoxe. On verra d’ailleurs une solution approchante se produire un demi-siècle plus tard, aux États-Unis, quand les histoires de serial-killer auront atteint leur premier âge d’or, vers le milieu des années 90, et qu’une nouvelle fois le polar se sera mis à heurter le plafond de verre de la démographie : tellement de crimes que ça allait finir par se voir dans la pyramide des âges et que les auteurs auront beau soigner le réalisme de leurs décors, un sentiment d’irréalité planera sur cette littérature, pendant que ses lecteurs ne connaîtront pas de victimes de serial-killers — ou n’en seront pas eux-mêmes. C’est là, précisément, que l’invention du copycat intervient, et c’est un coup de génie : les auteurs de polars vont faire de leurs tueurs en série des lecteurs de polars, ils vont leur prêter une culture du crime et un esprit d’imitation. La moindre affaire, dans le monde réel, pourra donner lieu à une infinité de bifurcation dans le monde de la fiction — le nombre de crime pourra enfin grossir paisiblement, sans rompre jamais le pacte réaliste.

Une autre variante, un peu plus grossière, consiste à se mettre à l’abri derrière les crimes nazis, en faisant d’Hitler le meurtrier suprême, et de son serial-killer un copycat de celui-ci, lié à la mouvance néo-nazie ou à l’histoire familiale irrémédiablement compromise par des crimes de guerre.

Le polar scandinave occupe pour cela un position historique et géographique idéale — une position religieuse, en réalité, qui autorise à remuer le vieux fond calviniste en faisait du grand-père nazi une intéressante variante du péché originel.

Les pays scandinaves étaient connus autrefois pour leurs mœurs libérales — les premiers films pornographiques venaient du Danemark —, leur pop exubérante et leur modèle social universellement envié. Mais si leur art de vie a colonisé le monde, le triomphe du polar scandinave est une sorte d’anomalie : d’où est venu, entre le triomphe suédois du cocooning et l’irruption des grosses bougies rassurantes du hygge danois dans nos intérieurs, ce paradoxal besoin de posséder la grosse bible noire de la série Millénium ? 

La première personne à m’avoir recommandé de lire Indridason avait justement utilisé, à contre-emploi, cet argument démographique qui m’empêche en général de lire du polar : “ les islandais sont si peu nombreux que tout le monde connait forcément la victime et le coupable.”

Je crois qu’elle est là, l’explication du succès du polar scandinave : elle est dans la résorption du fait social dans le fait criminel, de la démographie dans la morale. 

Le taux d’homicide tend presque à y rejoindre, comme par un ultime sursaut de calvinisme, le taux de mortalité.

Le paradoxe qui nous a conduit à nous passionner pour des meurtres commis dans le seul paradis politique connu, relevait bien de notre passion pour la social-démocratie scandinave : ce qu’on apprécie secrètement dans le polar scandinave c’est l’idée un peu délirante, mais politiquement satisfaisante, et religieusement inépuisable, qu’on cesse enfin de mourir de cause naturelle au pays de l’état providence — autrement dit, que la mort disparaisse, comme accident, mais qu’elle se maintienne uniquement comme crime et comme conséquence du péché originel.

Ce qu’on cherche à éprouver, en lisant du polar scandinave, ce sont les limites dernières de la social-démocratie. Et celles-ci se confondent avec une ténébreuse question théologique : Adam et Eve étaient-ils mortels au paradis terrestre ? Question qui, bien posée, débouche sur cette hypothèse un peu folle : la préfiguration la plus complète du Christ, dans l’Ancien Testament, de celui qui nous sauvera de la mort naturelle, c’est le personnage de Caïn — le premier meurtrier de l’histoire.

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