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Alain Soral

Le racisme n’est pas un sentiment populaire en France

3 min
À retrouver dans l'émission

Le racisme est médiatiquement moins présent dans les faits-divers que dans les éditoriaux.

Alain Soral
Alain Soral Crédits : Boris HORVAT - AFP

Je ne crois pas que le racisme soit un sentiment populaire en France, la France, c’est trop n’importe quoi, le peuple français est trop composite, trop hétérogène pour les théories racialistes.

C’est une expérience à peu près universelle, et vouée j’espère à le rester : l’apprentissage collectif de la nation, à l’école, entre une frise chronologique qui marque avec équanimité les grandes étapes du roman national — défaite d’Alésia, baptême de Clovis, prise de la Bastille, victoire de Valmy — s’est fait au sein d’un milieu particulièrement homogène dont on ne s’apercevra que beaucoup plus tard, à se souvenir des noms de tel ou tel ou en retrouvant une photo de classe, qu’il était beaucoup plus composite que dans l’image qu’on en avait gardée.

Jusqu’à il y a peu, les questions de couleurs se cantonnaient en France à la détestation rituelle des pulls oranges ou rouges de notre décennie d’enfance.

Le racisme n’est pas un sentiment populaire en France.

Le grand défaut du peuple français, c’est l’esprit de clocher.

Je n’ai jamais entendu, à Argentré, le village de ma grand-mère, que du bien du village voisin de Louvigné, Louvigné dont on apercevait le petit clocher au loin et dont on plaignait les habitants, privés de superette, de boucherie et même de service religieux régulier. Je n’ai, en revanche, jamais entendu que du mal du village de Louverné, commune presque aussi proche mais de taille, elle, à peu près comparable, c’est à dire ravitaillée en tout et même, agaçant privilège dont on se plaisait à dénoncer les effets pervers, desservie par l’autoroute. 

On ne se détestera jamais en France autant qu’un habitant d’Argentré aura pu détester un habitant de Louverné, et réciproquement. Et je sens, moi-même, une réticence à associer ainsi ces deux incommensurables : c’est accorder trop d’honneur aux louvernéens, c’est un peu rabaisser la grandeur des argentréens. 

Mais je m'apprête à faire pire, et à confesser une déréliction de l’esprit argentréen — et, en m’autorisant une orgueilleuse métonymie, de la France en général.

Je marchais en toute innocence dans un champ, m’inquiétant du poids d’une vache lointaine et de l'imminence de son tragique destin, quand mon interlocuteur, sans que rien, dans la conversation précédente, n’ait anticipé sa remarque, a mentionné sa chance, toute relative, d’échapper en tout cas aux horribles supplices de l’abattage halal.

C’était tellement hors de propos que je n’ai pas réagi tout de suite.

J’ai mis en fait plusieurs mois à comprendre.

Ce que mon interlocuteur m’avait involontairement signifié c’était que le racisme était de retour en France.

Et que celui-ci, comme à l’époque de Drumont, était une invention des élites — un jeu pour intellectuels qui avait mal tourné.

J’en ai eu l’intuition il y a quelques années  devant piles inquiétantes, et presque profanatrices, du Suicide français de Zemmour dans une librairie de Carpentras.

La séquence récente n’a pas démenti cela : le racisme est médiatiquement moins présent dans les faits-divers que dans les éditoriaux.

“Il n’y a que les intellectuels pour faire de bon policiers”, écrivait autrefois Nizan.

On ne se méfie jamais assez des artistes ratés et des intellectuels fâchés avec leurs contemporains.

Le cas Soral est un cela emblématique. 

Les premiers lecteurs de Soral, les plus anciens amateurs de ses vidéos complotistes, c’était des gens comme moi. Des gens sans histoire, sans grand background idéologique et mollement initiés à la politique par les grandes manifestations anti Front National du premier mai 2002. C’étaient des gens qui, sans être jamais d’accord avec aucune des théories formulées, trouvaient ce folklore intellectuel plutôt divertissant. 

On oublie, d’ailleurs, que Soral s’est toujours pensé lui-même comme un intellectuel, un intellectuel qui se serait révélé à lui-même, après plusieurs samedi passés à observer la foule au milieu des Halles cosmopolites des années 80, par un livre qui a prétendu expliquer les mouvements de mode aux parents : Soral, dans l’intention initiale, c’est Bourdieu lecteur de Barthes.

Et c’est devenu, trois décennie plus tard, l’antisémite le plus articulé qu’on ait vu depuis Faurisson.

Le projet intellectuel de Soral et des tous les nouveaux racialistes a longtemps paru si grotesque, comme un attentat au bon sens, qu’il a pu s’opérer en pleine lumière : c’était comme un énorme gag pour intellectuels.

L’opération a presque réussi, pourtant, à transformer une société organiquement étrangère au racisme en une société finalement rattrapée par lui, et tout excitée à l’avance par les futurs massacres qu’il l’autorisera peut-être à commettre contre elle-même.

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