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: theatre romain de Lyon, sur la colline de Fourviere (Rhone) datant du 1er siecle avant JC.

Le récit des origines

3 min
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C’est sans doute la meilleure histoire qu’on m’ait jamais raconté même si elle est probablement fausse.

: theatre romain de Lyon, sur la colline de Fourviere (Rhone) datant du 1er siecle avant JC.
: theatre romain de Lyon, sur la colline de Fourviere (Rhone) datant du 1er siecle avant JC. Crédits : Photo Josse / Leemage - AFP

Je me souviens de mon premier jour d’école. C’était à Barentin, près de Rouen, et j’avais beaucoup pleuré. Mais j’avais été rapidement intrigué par la présence d’une sorte de fosse dans la classe, un petit amphithéâtre à gradins en linoléum orange qu’utiliserait bientôt notre maîtresse pour nous lire des histoires — dispositif très ingénieux.  

Ça me rappelle une visite, en ces mêmes années lointaines et normandes, des ruines de l’amphithéâtre romain de Lillebonne — encore un jeu avec les niveaux du sol. Au fond je préfère ce genre de mystères un peu terre à terre aux grands élancements romantiques de l’abbaye en ruine de Jumièges : j’aime bien l’idée que le secret est enfoui sous nos pas plutôt qu’au ciel. 

Je suis tombé l’été dernier, alors que je faisais du vélo à travers la Normandie, sur une mystérieuse rue du Théâtre Romain dans le petit village de Canouville. Il n’y avait rien à voir, mais la rue décrivait bien une sorte d’hémicycle. C’était comme si nous étions, nous, le monde moderne, avec ses petites maisons blanches, la pièce que se racontait nos ancêtres.  Ce que nous croyons refermé et repris par l’argile, disparu sous la terre et englouti par l’herbe serait encore vivant et agirait à travers nous : nous en serions le spectacle continué.  Le présent perpétuel n’est peut-être qu’une convention de jeu. Ici ou là, on distingue d’ailleurs des trappes de souffleur dans le paysage. Comme cette petite croix isolée, plus loin sur le Pays de Caux, entièrement recouverte de chaussures d’enfants : un vieux rituel païen a dû survivre ici, comme un silex inentamé dans la grande craie chrétienne.  

C’est encore le rôle que jouent les tribunaux dans nos villes, machines à promulguer le droit romain et chien assis de l’empire disparu. Le présent est crevé d'étranges anachronismes. Les plaques de verre qu’on pose au-dessus des ruines ne sont pas seulement transparentes, elle se laissent aussi facilement traverser. Des objets remontent à travers elles à la surface du jour, des pièces enfouies, des morceaux de squelettes. 

On a percé, dans les souterrains du musée gallo-romain de Fourvières, deux tunnels qui donnent sur les ruines du vieux théâtre — des sortes d’observatoires sur le passé du monde. Mais vue de l’extérieur, du niveau bas des ruines, la perspective s’inverse : c’est comme si on avait loué un balcon au présent pour qu’il assiste, lui aussi, à la grande représentation historique.  Il n’est pas facile de déterminer qui joue exactement, ni qui assiste vraiment à la représentation. Les limites du spectacle sont un peu confuse. J’aurais tendance à penser que la pièce regarde l’humanité entière, l’humanité considérée comme un petit bloc de temps autonome, l’humanité à la durée de vie plus courte que n’importe quelle montagne, l’humanité qui tiendra sur terre à peine plus longtemps qu’une pièce tient en l’air pendant qu’on tire à pile ou face. 

Le spectacle est plus simple qu’il n’y parait — mais plus cruel aussi que tous les jeux du cirque. Il engage l’existence de tous ses spectateurs. Des spectateurs venus assister au tirage au sort qui décidera de leur survie. Qui a jeté la pièce en l’air ? La terre elle-même, sans doute.  C’est sans doute la meilleure histoire qu’on m’ait jamais raconté même si elle est probablement fausse.  

On s’était tous assis en cercle autour d’un animateur de la Cité des Sciences qui nous avait racontés le grand récit des origines élaboré par les découvreurs de Lucy l’australopithèque. L’ouverture de la vallée du Rift avait profondément modifié les conditions de vie d’une colonie de petits singes arboricoles. Les nuages étaient restés bloqués derrière les bourrelets rocheux de la dorsale terrestre et la savane avait remplacé la jungle. Les petits singes, sans branches où s’accrocher, étaient soudain tombés au sol où les herbes hautes les avaient aveuglés. Se redresser sur leurs pattes arrières leur conférait soudain un avantage évolutif décisif : celui de voir venir leurs prédateurs. Et avait incidemment libéré leurs mains là où les rifts habituels donnaient naissance à des océans monotone où, au mieux, à des îles volcaniques agitées, celui-là avait projeté dans les airs un objet jamais vu, une singularité géologique incroyable : la première espèce intelligente. Un hasard prodigieux, une pièce éblouissante. 

On voit à peu près comment cela risque de finir — sans doute pas très bien. Au dire de la majorité des spectateurs nous serions déjà retombé sur le sol, nous serions sur la tranche. Mais quelques spectateurs privilégiés, sur les derniers gradins, auraient vu l’objet flotter dans le ciel, et se stabiliser en apesanteur, comme les roues spatiales des pionniers de l’astronautique.

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