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Rien n'égale la simplicité de l'œuf au plat

L'harmonisation du régime alimentaire : un mal à la française ?

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Nous n'étions finalement pas faits pour la sécurité alimentaire

Rien n'égale la simplicité de l'œuf au plat
Rien n'égale la simplicité de l'œuf au plat Crédits : Alice Day - Getty

Le bonheur c’est de faire tous les jours pareil. 

Et de rajouter un peu de couleur. Du jaune, dans mon cas. Ça fait presque trois mois que je mange tous les jours la même chose : œufs au plat, baguette au levain "Bel Arôme", scamorza poêlée, mangue séchée au dessert. 

Visuellement, c’est splendide. Enfin pas tout à fait : j’échoue quasiment à chaque fois à bien présenter les œufs, qui se cassent quand je les sors de la poêle. Mais j’ai suffisamment de pain pour éponger. 

Manger n’est pas une chose facile. On devient difficile en vieillissant : après 20 ans à manger des sandwichs jambon-beurre tous les midis, j’ai développé, dans ce strict domaine, un palais exceptionnel : plutôt jeûner que de manger un mauvais jambon-beurre. 

La solution serait de passer à la salade : ces choses immenses et crues plus compliquées que l’univers une heure après le big bang — les graines de sésame tenant lieu de poussières d’étoiles et la laitue figurant l’espace-temps primitivement froissé. Le tout assaisonné d’une huile issue d’une île des Cyclades inconnue, d’un vinaigre rageusement balsamique, de sel de l’Himalaya et d’un poivre si savoureux qu’on m’a récemment conseillé de le couper, comme une vulgaire cocaïne. 

Je connais d’ailleurs un ancien dealer qui s’est reconverti dans le trafic de truffes : on en est là. 

Je vois la salade, la salade me regarde, mais je ne me sens pas encore à la hauteur. 

Elle est trop libre pour moi. Je suis trop aliéné pour elle. J’ai des fantasmes tordus de standardisation. Je crois aux "Saveurs de l’année". J’ai successivement sombré dans les ravioli Barilla aux œufs lyophilisés, dans Giovanni Rana, dans les gnocchi Lustucru — et j’hésite encore, à mon millième achat impulsif, entre le format maxi et le format familial : impossible de me souvenir lequel est le plus grand. Mais j’ai développé pour eux des méthodes de cuisson évolués : je saisis, puis je couvre. Croustillant au dehors et fondant au dedans. 

Je trouve, pour tout dire, qu’il est fastidieux d’avoir à manger tous les jours. Je regrette les crêpes lardons-fromage surgelées et les soupes Bolino que me préparait ma mère. J’essaie de me montrer à la hauteur auprès de mes enfants, que je nourris presque exclusivement de Knacki et de pâtes alphabet. Mon rapport à la diététique consiste à avoir, péniblement, éliminer les Kellogg's Trésor de mon régime alimentaire. Mon rapport à la gastronomie consiste à rajouter du beurre. 

Je suis surpris que les agriculteurs soient si pauvres avec le soin que mettent en général mes contemporains à se nourrir. 

Les gens sont si lents, et si cérémonieux, dans la queue des Naturalia. Ils ont une façon mystérieuse d’acheter leurs tisanes, comme s’il venait de lire Mona Chollet et qu’ils communiquaient à travers les âges avec leurs ancêtres sorcières ; peu d’enfants ont été autant aimés que ces tomates.

L’humanité sera restée moins d’un demi-siècle en état de sécurité alimentaire : la question de se nourrir est redevenue très vite un problème majeur. Nous sommes devenus des chasseurs-cueilleurs de supermarchés bio. Nous aimons avoir faim. Pire, nous avons ressuscité, après plus d’un siècle d’eau courante, le métier oublié de porteur d’eau, en nous faisant livrer par pack de 6 les eaux sacrées du Mont Roucous. Les triporteurs se sont multipliés dans les rues, les marchandes des quatre-saisons réapparaissent. 

On va au primeur comme on allait autrefois chez le bijoutier, et chez son fromager comme on descendait parfois dans la salle des coffres de sa banque, pour y cacher de précieux lingots. Il y a 20 ans encore les stars ouvraient des boîtes de nuit. Elles fondent aujourd’hui des GAEC ou reprennent des boulangeries. 

Visitant récemment des maisons, j’ai failli craquer pour une étable à la toiture effondrée, car il y avait des pommiers sur le terrain, et un vieux pressoir à cidre, grand comme un cromlech, juste devant : je me voyais déjà rembourser mon emprunt en bouteilles de jus de pomme bio. J’ai finalement investi dans une bâtisse à peine plus solide — mais c’était un pari sur le cerisier du jardin : s’il donnait cette année, à plus de 20 euros le kilo la cerise primeur à Paris, je trouverais facilement à financer une nouvelle charpente. 

On entend presque, à travers l’histoire, les persiflages des physiocrates, ces proto-économistes de l’Ancien Régime qui faisaient de la terre l’unique source des richesses du royaume de France. Je regarde ma scamorza, mon pain, ma mangue séchée et mes œufs au plat, avec l’impression soudaine de voir résolue la tragédie du roi Midas : nous avons enfin découvert comment rendre l’or comestible.

par Aurélien Bellanger

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