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Station RER de Massy-Palaiseau

Le RER

3 min
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J’ai redescendu la ligne D dans un état d’extrême attention mélancolique.

Station RER de Massy-Palaiseau
Station RER de Massy-Palaiseau Crédits : Francois Renault - Getty

Quand j’étais un banlieusard romantique, je profitais de la gratuité du Louvre le dimanche pour me rendre à Paris. La toute première fois que j’avais été au Louvre c’était avant la Pyramide — je me souviens d’une communication directe entre les rues et la statuaire romaine. Maintenant que le Louvre était devenu une gare RER comme les autres, je passais presque sans transition de la zone 5 au code d'Hammourabi. 

Je connaitrais bientôt le Louvre par cœur, même si j’aurais toujours le sentiment de manquer des choses, comme quand on presse une orange et qu’il reste des morceaux de pulpe dans l’écorce — sentiment souligné par le grand plan multicolore dont les salles d’exposition, aux couleurs vives, ne s’étendaient pas jusqu’aux murs du palais et laissaient deviner des vides, d’autres espaces, quelque chose de plus grand encore que le plus grand musée du monde. 

Des portes dérobées à digicodes en gardaient les accès comme si une partie de la ville devait restée inaccessible au touriste que j’étais. Je repartais enfin, épuisé, vers ma banlieue lointaine, et l’heure de RER qui m’en séparait dissipait la fatigue d’avoir autant marché. J’ai finalement rejoint Paris, mais j’ai gardé le même usage des transports franciliens — c’est un lieu d’épuisement et de détente, après des balades à vélo qui me conduisent tout autour de Paris en combinaison moulante. 

J’étais, pour une fois, habillé normalement, la semaine dernière, pour me rendre aux portes du Gâtinais, invité par Madame Fangeat, ma professeur de français de quatrième. J’ai redescendu la ligne D dans un état d’extrême attention mélancolique. Elle était là, ma véritable Grande Galerie, la mieux mise en scène de mes expériences esthétiques du monde. La banlieue sud comme grande galerie à ciel ouvert — celle du tableau romantique d’Hubert Robert, qui la figurait éventrée et remplie de petits archéologues cherchant à redécouvrir les secrets perdus des beaux-arts et de la civilisation. 

Je m’étais identifié à eux, évidemment. Moi aussi, à ma manière, j’avais grandi dans des ruines. Il y avait l’interminable casse automobile d’Athis-Mons, juste après le franchissement de la Seine : des centaines de voitures méticuleusement transformées en tas de mâchefer, de pare-brise, et de joints en caoutchouc. On arrivait, un peu après, avec les tours blanches de Grigny 2 et leur lac impassible, dans un grand paysage de campagne romaine — la banlieue sud avait atteint ici l’état de perfection d’une antiquité tardive, elle était restée figée dans le siècle d’Auguste des années Pompidou. 

La longue rampe de Corbeil descendait ensuite jusqu'à ses grands moulins en briques rouges qui évoquaient les thermes de Caracalla. Mais la ligne, déviée, passait ce jour-là, un peu avant Evry, devant une grande villa latifundiaire aux volets fermés. Un tracteur rouillé avait été abandonné dans les hautes herbes de son parc. Le bus de remplacement avait longé, à Ormoy, une autre ruine étrange, celle d’un petit abribus attenant à une église : les dieux s’étaient retirés depuis longtemps en nous laissant quelques infrastructures. 

Je suis enfin arrivé à Mennecy où j’avais rejoué, un soir, les ides de mars avec un ami qui avait acheté des bombes de peinture. C’est assez gênant à raconter : l’un de nous devait écrire Le Pen un peu partout et l’autre devait ajouter à la suite, et d’une autre couleur, évidemment, les lettres DRE — ça faisait « le pendre » et je jure que c’était son idée. Notre ville était, c’est vrai, en pleine décadence, son maire venait d’être condamné pour corruption et je me souviens d’un nouvel an où des voisins, chez qui nous étions bizarrement allés frapper, nous avait offert du champagne dans un salon remplie de statues en bois de Jeanne d’arc et d'oriflammes tricolores : nous étions accidentellement tombés sur le repère d’un lieutenant du wisigoth Alaric, les jours de la civilisation étaient comptés.

Il y avait, derrière mon ancienne maison, un long aqueduc qui partait à travers champ et qui, si on le suivait sur quelques kilomètres, menait à un long escalier de pierre. On arrivait ainsi à une carrière désaffectée qui avait fourni Paris ou Rome en pavés pour ses voies. Du sommet d’une vieille tour de garde située là-bas, aux confins de l’empire, on pouvait voir la Tour Eiffel, mince comme une allumette brûlée.

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