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Petite fille qui rit

Le rire, une passion complexe

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Edouard Baer ne m’a jamais fait rire.

Petite fille qui rit
Petite fille qui rit Crédits : Jose Luis Pelaez Inc - Getty

Edouard Baer ne m’a jamais fait rire. 

Ni dans son monologue d’Astérix, ni dans ses apparition lunaires à la fin de Nulle part ailleurs

Je me sens délicieusement minoritaire. 

Dans Mensonges & trahisons, petit chef d’oeuvre de la comédie française du début des années 2000, je lui ait toujours préféré Clovis Cornillac, qui joue une sorte de Deschamps, un footballeur qui déclame péniblement du Baudelaire, et qui se fait logiquement voler sa fiancée par l’écrivain romantique incarné par Baer.

Le rire est une passion complexe. Mouvement spontané du corps devenu une technique de divertissement, voire un outil de travail, il a beaucoup perdu de son innocence constitutive.

On a ainsi assisté, dans les années 90-2000, à l’apparition d’une sorte de rire savant. Un rire au second degré, marqué par l’absurde et la distanciation. Un rire un peu forcé, un peu pénible, qui jouait sur les codes du rire lui même — une certaine façon de retarder la chute, d’être volontairement déceptif, à contre-temps, désaccordé. 

Cela a pris différentes formes : des gags manqués des Robins des bois au bégaiement factice de Jamel, des enfantillages frauduleux d’Eric et Ramzy aux monologues hasardeux d’Edouard Baer, il ne s’agissait plus de déclencher un rire réflexe mais de théâtraliser son irruption possible. De mettre en scène la situation où un public naïf aurait ri, et ce faisant de faire rire au second degré de ce qu’on ne pouvait évidemment plus rire de ça, plus rire comme ça aujourd’hui. 

J’ai regardé sur Netflix les dix premières minutes du retour de Dany Boon devant son public lillois : pas un gag, rien, des cris, peut-être en dialecte chti, et quelques poses burlesques. Il n’avait pas encore parlé que des gens dans le public pleuraient déjà de rire — c’était terrifiant. 

Le public d’Edouard Baer s’est constitué contre cela. C’est un public raffiné et savant.

Il est pourtant, je crois, dans une disposition mentale exactement symétrique à celui de Dany Boon. Il sait, lui, qu’il ne va pas rire, il s’y prépare, il vise, bien au delà du rire, le grand frisson métaphysique, le silence après Mozart.

Edouard Baer, c’est l’allégorie fatiguée de la civilisation, l’esprit de sérieux qui glisse sur les revers satinés d’un smoking, le mouvement de la nuit elle-même, le silence des espaces infinis. C’est le clown blanc rêvé de ce public lassé de la vulgarité d’un Coluche ou d’un Bigard comme des raffinements stériles du boulevard et de la parodie. 

Edouard Baer comme héros chevaleresque, comme Don Quichotte de l’humour — l’auteur de quelques films élégants et mineurs, un Cosmo Vitelli transportant son music-hall de médias en médias, et au cœur secrètement transpercé par le couteau de la mélancolie. 

Le rire selon Edouard Baer n’a plus grand chose à voir avec la comédie ; c’est une posture métaphysique, et c’est cela, je crois, qui me met mal à l’aise. 

Quand elle était très jeune, ma fille se forçait, quand elle buvait de l’eau, à avaler de travers pour éclater de rire — elle confondait, physiologiquement, le rire et la fausse-route, le mouvement réflexe qu’elle faisait pour évacuer l’eau qui tombait dans ses poumons et la sensation diffuse que le monde était une vaste comédie. 

Le métier de comique est une exploitation industrielle de cet état-limite, une plongée consciente dans les eaux troubles de la gorge — des gargarismes pris pour des vocalises. 

Je ne pense pas que le rire soit le propre de l’homme autrement que par accident — une anomalie évolutive née de la torsion du larynx imposée par la station debout. 

Ma fille au fond aurait pu s’étouffer pour le seul plaisir de nous voir réagir positivement à ses toussotements mignons.

Le public d’un humoriste participe de la même façon à son asphyxie volontaire. 

C’est du malaise de la situation dont on rit, en dernier lieu, toujours — qu’elle concerne l’individu ou l’espèce.

Ce qui m’empêche précisément de rire, au fond, devant Edouard Baer, c’est la façon dont il prétend civiliser le rire. L’installer au rang de fonction physiologique normale, de langage élégant.  Edouard Baer est le maître actuel de cette cérémonie plusieurs fois millénaire qui vise à faire sortir le rire du monstrueux pour le ranger parmi les arts — en faire une sorte d’habillage ordinaire de la mélancolie humaine plutôt qu’un répugnant, qu’un hilarant scandale. 

C’est le moraliste, en moi, qui ne trouve pas ça drôle.

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