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Rammstein

Le rock, une froide énergie sexuelle

3 min
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J'ai découvert à la radio le nouveau single de Rammstein

Rammstein
Rammstein Crédits : Mick Hutson - Getty

Le désir de griller le feu rouge de la N191, à la Croix Champêtre, était presque irrésistible quand je descendais autrefois vers l’église à mobylette en écoutant les Sex Pistols. Et même si je me suis toujours arrêté pour finir, la voix qui hurlait en moi que j’étais un anarchiste me retenait de freiner trop tôt et je n’avais aucun doute sur le fait que ce morceau avait été composé spécialement pour moi et pour ce genre de moment. 

Une scène identique devait se répéter, à peu près à la même époque, mais avec cette fois une musique contemporaine, quand Canonball des Breeders s’était lancée, petit miracle de synchronisation, dans une portion en descente de l’autoroute A6 — et si j’en avais secrètement voulu à mon père de ne pas accélérer en conséquence, je ne pouvais au fond pas lui reprocher grand-chose, moi qui finissais toujours par désobéir à la voix de Johnny Rotten et par m’arrêter au feu rouge. 

J’ai retrouvé l’autre jour, un peu de ces sensations musicales primitives en découvrant Deutschland, le nouveau single de Rammstein à la radio.

Je venais de laisser Rouen derrière moi, j’avais le soleil dans le dos, je rentrais sur Paris et j’aurais pu continuer comme ça jusqu’à Berlin.

C’était l’équivalent musical d’une Mercedes avec toutes les options.

Même l’électrisant Kraftwerk, au doux bruit de fin du monde et de compteur Geiger, ne m’avait jamais fait ça quand je roulais à travers l’openfield sous les lignes à haute tension des centrales du Tréport et de Paluel.

J’avais été préparé, pendant la descente ma descente de l’A150 et ma traversée de Rouen, par la soirée spéciale Nirvana sur RTL2 : In Bloom avait jailli avec l'énergie adolescente de la flèche de la cathédrale, la basse de Come as you are témoignait d’une aussi solide assurance que les piles en béton lisse du pont Gustave Flaubert, l’absurde refrain de Smell like teen spirit — ’’a mulatto, an albino, a mosquito, my libido” — n’était pas plus surréaliste que le convoi que nous avions dépassé là, celui, rouge et or, du cirque Fratellini, “le cirque le moins cher de France.”

J’avais été surpris, aussi, du caractère surproduit de l’album : la chose semblait vraiment destinée à passer un dimanche soir sur RTL2. La légende de Nirvana voulait au contraire que le groupe se soit construit contre les nettetés auditives du rock FM — guitares saturées et grosse batterie devant laisser loin derrière elles les sophistications de studio de ce moment, de l'avènement du glam rock au triomphe du grunge, où le rock était devenu presque l’égal de la grande musique symphonique. J’entendais pourtant distinctement, derrière ce gros son, des choses aussi étincelantes que des coups de cymbales, et cela me ramenait à une époque indistincte, que ma génération connaît mal — un rock élaboré et savant, confié à des instrumentistes géniaux et à des arrangeurs obsessionnels, et qui de Dire Strait à Supertramp, de Toto à Genesis, semblait tenir tout le paysage FM avant l’irruption de Nirvana.

On avait laissé là Mozart et Bach très loin, des Beatles et des Who on était passé à Berlioz à Wagner, quand la disruption s’était produite, et l'énergie rock retrouvée : Nirvana avait sauvé le rock d’un destin aussi pathétique que celui du jazz.

J’avais eu cette l’image, justement, devant Ponyo sur la falaise, quand on entend la musique de Wagner alors que le père de Ponyo, un sorcier coiffé comme le leader d’un groupe de glam rock, s’agite dans son laboratoire : le rock était devenu, dans les années 80, un truc d’arrangeur, les instruments étaient sélectionnés avec soin, sur les étagères des tables de mixage dosé avec précision et assemblées selon des recettes sophistiquées. 

Je devais pourtant bien admettre que l'énergie punk de Nirvana relevait, en tout cas sur Nevermind, l’album de l’explosion, le point d’entrée dans les années 90, d’un processus de ce type.

Et contrairement à ce que j’avais toujours cru, c’était peut-être cela qui m’attirait dans la musique rock : un passage de l’énergie sexuelle initiale à quelque chose de froid, de structuré et de platonicien — ces deux notes épurées, comme deux coups de triangle, qu’on entendait après les guitares saturées dans Smells like teen spirit.

Cela n’était pas sans majesté ni sans grandiloquence, comme cette inexorable montée du Deutschland de Rammstein, ou comme l’irrésistible Boom boom pow des Black Eyed Peas auquel j’avais déjà trop facilement cédé dix ans plus tôt.

Mon autoradio semble agir sur moi comme un GPS qui me mènerait exclusivement à des stades. 

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