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Montagne de Reims

Le roman géographique est-il un genre apocalyptique ?

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Le grand retour du roman géographique met fin à une injustice littéraire. Et si le grand récit de modernisation des romans du terroir était aujourd'hui aussi le lieu du récit d'une crise terminale de la modernisation ?

Montagne de Reims
Montagne de Reims Crédits : Pakin Songmor - Getty

La mode en France, depuis quelques années, serait au roman géographique : lecteur fanatique de Gracq, collectionneur de cartes géologiques, invité régulier du salon de Saint-Dié-des-Vosges, érudit local de mon arrondissement — qui d’autre que moi sait qu’on voit les pelouses de l’observatoire de Meudon de la place Pigalle ? — chantre de mon département natal, j’en suis évidemment très heureux. 

J’ai regardé ainsi la crise des gilets jaunes, sur le temps long, comme une façon de faire enfin repasser Vidal de La Blache devant Michelet, et la théorie de l’anthropocène comme l’occasion rêvée d’inverser les places de l’histoire et de la géographie : qui ignore encore que Kant a écrit une géographie ? Qui se souvient seulement d’Hegel ?

Le retour de la géographie m’enchante enfin car il met fin à une injustice littéraire : pourquoi la France avait-elle les romans du terroir, et l'Amérique le nature writing ? Pourquoi les écrivains américains avaient-ils Gallmeister et leurs collègues français la collection Terres de France des Presses de la Cité ? Pourquoi le seul Montana que nous avions était-il celui de Beigbeder ?

Je fréquente suffisamment les Ehpad et les salons du livre pour avoir un peu lu ces romans du terroir, et pour me retenir de trop les diffamer — essentiellement car j’en écris moi-même.

Ce qui les caractérise, en effet, c’est de posséder presque toujours la même structure, d’être presque immanquablement des récits de modernisation : soit X, un territoire rural donné : le Morvan, les Bauges, les Cévennes, soit Y une révolution technologique : les scieries mécaniques, les fabriques d’indiennes ou le tissage de la soie. Soit A, un tenant de la tradition, soit B, un enfant du pays de retour avec des idées nouvelles. Soient, enfin, A et B, leurs enfants respectifs. Un paradis pour les structuralistes. 

Si on était cohérent, on inverserait l’ordre établi, et on ferait de ces livres, non de ceux que publient Minuit ou POL, les parangons de la modernité à la française : il se passe plus de choses dans un Bernard Clavel que dans toute l’œuvre de Robbe-Grillet, ingénieur agronome traître à sa cause — les jeunes filles qu’il a découpées inlassablement en deux dans ses œuvres érotiques l’ont ainsi toujours été à la scie de long : quel archaïsme ! 

Le roman géographique contemporain en est-il lui-même tout à fait exempt ? 

J’ai entendu dire du mal, chez Sylvain Tesson, des distributeurs automatiques de baguettes des villages du nord-Mayenne. Et même quand Laurence Cossé fait le roman, réussi, de l’Arche de la Défense, elle manque un peu le paysage alentour, la boucle de la Seine, la beauté de la dalle, la pittoresque anomalie de La Défense, petite cité médiévale du capitalisme tardif. 

Les grands écrivains de paysages sont en général plus obsédés qu’on croit par la modernité : Le rivage de Syrtes s’achève avec l’apparition d’un bateau à vapeur, Chateaubriand s’émerveille, dans sa préface de 1827 à l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, de ce que ses descriptions aient été suffisamment exactes pour pouvoir servir de notices explicatives aux panoramas orientaux qu’on vient d’inaugurer à Paris, le personnage de Daniel, dans La possibilité d’une île, de Houellebecq, ramasse un Rolleiflex en état de marche dans les ruines d’une Espagne peuplée de tribus préhistoriques.

Il est peut-être là, justement, le grand roman géographique de notre temps, dans cette longue marche ultérieure au fond du plancher océanique, à la recherche de l’océan perdu, et de la chaleur amniotique de sa dorsale mythique. 

Il est peut-être aussi, envers absolu du nature writing, dans les paysages gris de La route, de Cormac McCarthy, ou dans la prosaïque et francilienne forêt de personne de Peter Handke — une forêt comme épuisée par la surabondance de signes géographiques qu’on y trouve, de la tour hertzienne de Meudon à la percée de la N 118 : quitter l’Autriche pour aller vivre ici, cela fait en soi de Peter Handke l’une grandes énigmes littéraires de notre temps

Est-ce que le retour, au pays de Jules Verne, de Jean Rollin à Nicolas Mathieu, de Maylis de Kerangal à Philippe Vasset, du grand roman géographique, ne dissimule-t-il pas lui aussi un tourment apocalyptique ? Habiter la terre, quand l’histoire se dérobe. De toute façon la Terre, en tant qu’elle se dérobe aussi, fournira bien assez d’intrigues encore. Le grand récit de modernisation des romans du terroir a laissé la place au récit de la crise terminale de la modernisation. Et le grand critique littéraire de cette nouvelle école s’appelle Bruno Latour : comme les modernes ont lu et relu Le degré zéro de l’écriture de Roland Barthes, nous, qui n’avons peut-être jamais été modernes, notre livre de chevet, c’est Où atterrir

par Aurélien Bellanger

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