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Les filles du Docteur March

Joséphine March, c’est moi

3 min
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"Les filles du Docteur March", film absolument remarquable en ce qu’il rouvre la vieille question du romanesque, commence par une scène de crise littéraire. Sous des apparences délicieusement kitsch, il interroge de manière proustienne le parcours d'une écrivaine.

Les filles du Docteur March
Les filles du Docteur March Crédits : Sony Pictures Releasing France

Ce n’est même pas que Jo n’arrive pas à écrire ni même qu’elle n’arrive pas à être éditée, c’est que ce qu’elle écrit est nul, ainsi que lui dit Louis Garrel – dont les récentes apparitions au cinéma, en Dreyfus chez Polanski ou en intellectuel immigré, ici, dans le film de Greta Gerwig, ont achevé de me convaincre qu’il était l’acteur français le plus intéressant du moment. Avec Timothée Chalamet bien sûr, également présent dans le film, mais qui n’est plus vraiment Français, ni plus vraiment un acteur : c’est un feu follet, un elfe, une présence domestique, un amour de jeunesse, une adorable insolation de la pellicule. 

Ce que Jo écrit est nul mais ceci ne donne pas lieu à une scène pénible, oscarisable de mansplaining — non seulement car sous ses airs durs Louis Garrel a déjà les yeux de l’amour, mais surtout parce que tout est fait pour qu’on tombe d’accord avec lui : la fierté de Jo nous a déjà conquis, on a déjà été vexé, avec elle, de la façon misogyne avec laquelle vient de la traiter un éditeur, mais on est trop au début du film pour avoir envie d’une success story. Il faut à ce stade que Jo soit un mauvais écrivain pour que le film puisse déployer son arc narratif, un arc narratif à la Dickens ou à la Proust : le récit de formation d’un écrivain, l’éloge désinhibé du romanesque et l’idée, si délicieusement réactionnaire, sans doute, si victorienne, si Belle époque, si Nouvelle Angleterre, qu’il n’y que par la littérature que la vie peut-être complètement sauvée.

Le film a cette énergie là, qui peut frôler peut-être le kitsch, mais qui en fait un merveilleux d’objet d’étude pour définir, à l’heure de son effacement, ce qu’aura été le romanesque, le romanesque comme dernier des grands mythes de l’Occident, comme religion presque complète — et il est significatif que le métier du père, pasteur dont Hetzel avait autrefois un docteur pour le public français, n’intervienne presque pas : ce sentiment de plénitude, de gratitude, de charité permanente, qui fait le charme tournoyant du film, ne ressort pas, comme dans le livre dont il s’inspire, du sentiment religieux de ses héroïnes, il repose, comme si l’Amérique avait changé de régime religieux en un siècle et demi — et qu’Hollywood ce n’était que cela — sur la viscosité exquise, mielleuse, d’un romanesque défunt.

L’invention de cette esthétique, qui parut se confondre, dans les pays industriels, avec la grâce elle-même, c’est le grand sujet des Filles du docteur March.

Ainsi Jo héritera d’abord des débris gothiques abandonnés par Poe, et n’écrira d’abord que des nouvelles torturées — comment le lui reprocher, j’ai fait même chose, la première nouvelle que j’ai écrite, vers dix ans, mettait elle aussi en scène l’ange du bizarre, quelqu’un mourrait, partait en ambulance, et remourrait encore dans un accident de celle-ci, et ma première publication, deux ans plus tard, dans le cadre du projet pédagogique accompagnant en voyage en Grèce, imaginait un vieillard tombant amoureux d’un olivier sur une île déserte, et le transformant en bateau, après que la foudre l’a tué — bateau qui finissait évidemment par couler, c’était sordide et plus noueux encore que le tronc de mon arbre. 

Je n’ai rien à reprocher à Jo, moi aussi j’ai attendu, j’attends peut-être, la transsubstantiation du réel en roman autonome — un monde où tout coulisserait mieux que dans les vieilles maisons du rêve.

Les filles du docteur March est à cet égard une spectaculaire machination romanesque : tout est prisonnier d’une sorte de gelée proustienne, mais tout tremble sous nos yeux, par la magie du montage, qui redistribue le temps, comme les tranches usées d’un vieux jeu de carte, un jeu de cartes auquel les quatre sœurs auraient joué infiniment, dans le grand désordre figé de leur enfance commune.

Comme il existe des objets immédiatement poétiques, il existe des objets romanesques, et ils sont tous là, truqués à peine, ou juste ce qu’il faut : glace trop fragile d’un étang, boite à lettres secrète, rechute de scarlatine, repas de noël prodigieux, roman caché, amoureux chimérique, piano volant d’une maison à l’autre, vieille tante pleine de bijoux et de conseils amers, passage lointain de la guerre dans une chevelure abolie, grenier transformé en théâtre.

Tout cela, oui, frôle le kitsch en permanence, mais je n’ai rien à y redire, car c’est mon kitsch, essentiellement : Josephine March, c’est moi.

par Aurélien Bellanger

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