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"Le Radeau de La Méduse", peinture de Théodore Géricault

Le romantisme, inventeur du kitsch funéraire

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Le romantisme, malgré ce à quoi on le ramène sans cesse — à une passion de jeunesse, à un summer of love anachronique, au gilet rouge de Théophile Gautier, à la bataille d’Hernani — est plutôt, en son fond, un mouvement de vieillards.

"Le Radeau de La Méduse", peinture de Théodore Géricault
"Le Radeau de La Méduse", peinture de Théodore Géricault Crédits : Wikicommons

Ce rouge aurait d’ailleurs dû nous alerter : le seul quartier de Paris où on s’habille encore ainsi, où les hommes déambulent en soie de couleur vive, en velours étincelant, comme les anciens fauves sur le boulevard du crime, ce sont les 6e et 7e arrondissements — c’est la tenue d’apparat de la réussite sociale. 

Un magasin, au coin de la rue de Rennes et de la rue Bernard de Palissy, vend ainsi des pulls en cachemire fluos sur lesquels on a imprimé le mot "Future" : c’est moins hypocrite que quand Saint-Germain-des-Prés se prétendait punk. 

"Ok boomer" : on sait maintenant que le futur est un problème de vieux, et que c’est comme prothèses essentiellement que les smartphones ont conquis le monde.

C’est bien à l’automne, et non au printemps, que le romantisme a emprunté son goût des couleurs vives. 

Hugo a toujours eu l’air plus vieux glabre et monarchiste que républicain et barbu. 

La statue du Voltaire nu et décharné du Louvre est plus juvénile que les portraits pensifs que nous avons de Musset et de Lamartine. 

L’idole des romantiques, c’est de toute façon Chateaubriand — et il est né vieillard. Barthes a logiquement fait de ce retour à l’ancien la véritable contre-révolution de son dernier livre, La vie de Rancé : « la vieillesse n'est plus un âge littéraire ; le vieil homme est très rarement un héros romanesque ; c'est aujourd'hui l'enfant qui émeut, c'est l'adolescent qui séduit, qui inquiète; il n'y a plus d'image du vieillard, il n'y plus de philosophie de la vieillesse, peut-être parce que le vieillard est in-désirable. Pourtant une telle image peut être déchirante, infiniment plus que celle de l'enfant et tout autant que celle de l'adolescent, dont le vieillard partage d'ailleurs la situation existentielle d'abandonnement. »

Ce qui distingue le drame romantique de la tragédie classique, c’est qu’on y meurt désormais sur scène : le spectacle de la mort est l’essence même du romantisme, qui culmine dans le genre, terriblement désuet, de la mort édifiante. 

À côté de la mort de Rancé, chef-d’œuvre du genre — une mort qui dura plus de 30 ans et qui présente, pour le moderne attentif qu’était Roland Barthes, le même genre  de charmes que l'éveil au monde de l’enfant anonyme de Combray, on se passionne aussi, à contre temps du grand mouvement de laïcisation du siècle, pour les masques mortuaires et les dernières paroles. 

La mort du grand homme devient un genre littéraire, comme dans le bref compte rendu de la mort de Hegel, collecté par Benjamin, dans son recueil Allemands — c’est l’esprit universel qu’on voit mourir et rejoindre ironiquement son propre absolu : «  sa diction, sinon fait abstraction de tout ce qui l'entourait, donnait l’impression du plus pur être pour soi qui n’a pas conscience de l’existence des autres ; c’était plus une méditation à haute voix qu’un discours adressé à des auditeurs. D’où la voix basse, les phrases inachevées (.... ) qui recevaient leur signification la plus haute par la liaison et la vision d’ensemble dans laquelle il les incluait. » 

Que le génie immortel puisse mourir devient le sujet d’une méditation universelle passionnée qui frôle souvent le kitsch : dans sa préface Benjamin cite ainsi un autre hégélien, horrifié par la bêtise d’un discours funéraire officiel : « Il a été trop grand pour que les petits n’en perdent pas la tête. »

C’est un assez bon résumé des rapports un peu faux du romantisme à la mort, et de son vertige renouvelé pour les profondeurs de la tombe, qu’il allonge de tous les abîmes du génie inégalable. 

À cet égard le récit romancé de la mort de Kant, par de Quincey, serait une sorte d’antidote : on chercherait d’abord en vain le romantisme dans cette scrupuleuse description des avancées de la démence sénile. Le génie n’existe plus qu’à l’état de symptômes, son bonnet de coton s’enflamme à chaque fois qu’il s’endort sur sa chandelle, on le fait manger à la petite cuillère, il note, dans son précieux carnet, que « juin, juillet et août » forment les mois d’été. Et ses derniers mots intelligibles, "intelliguibles, les derniers fruits de son considérable cerveau seront pour dire que le g de Alger doit être dur, comme dans le mot anglais gear

Mais cette déconstruction minutieuse du mythe, en ce qu’elle parvient encore à érotiser la mort, relève bien toujours d’une passion romantique. 

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